samedi 5 novembre 2016

Anonym'us : nouvelle n°9 ----- Je serai toujours là pour toi


Le Mans, 23 juin 2016

Le capitaine Alex Wittenberg déambulait depuis trente minutes dans le quartier du
Jardin des Plantes lorsque le standard du commissariat le contacta. Une brigade avait investi
un appartement quelques rues plus loin pour un homicide. En descendant de sa voiture, son
regard s’attarda sur la raison pour laquelle il traînait dans le voisinage : à une centaine de
mètres, une maison récente à la porte d’entrée rouge. Son ex-femme demeurait là depuis
qu’elle avait demandé le divorce douze mois plus tôt. Dix-sept ans de mariage ruinés par une
nouvelle maîtresse qui pensait déjà prendre la place de l’officielle. Cette séparation avait
laissé un vide chez le capitaine et son épouse lui manquait toujours autant. Depuis deux
semaines, il avait entrepris de reprendre contact avec elle et, ne sachant comment opérer, il
espionnait son quartier dans l’espoir de la croiser.
Wittenberg présenta sa carte d’officier pour passer l’attroupement qui s’était accumulé
devant l’entrée du bâtiment. Un mort dans la rue, ça attirait forcément les curieux. Le major
Bordier, policier manceau depuis douze ans, avait reçu un SMS de son supérieur le prévenant
de son arrivée imminente et l’attendait en bas de l’immeuble pour le conduire sur le lieu du
crime.
— Bonjour Alex. T’as fait vite.
— Salut Jo. J’étais dans le coin. Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ?
— Un psy et un ancien patient. Bilan de l’embrouille : homicide et une tentative de
suicide.
— Tentative de suicide ?
— Ouais, les collègues sont en train de s’occuper de l’agresseur. Il a pété une pile
quand on est arrivé et a essayé de sauter par-dessus le balcon…
— Original, ça change un peu.
Deux étages plus tard, le capitaine découvrait la scène de crime. La porte d’entrée grande
ouverte laissait se diffuser le parfum d’encens au patchouli qui flottait dans l’appartement.
Les deux hommes pénétrèrent à l’intérieur et Wittenberg commença à détailler la pièce
principale. Faisant abstraction de l’animation qui régnait autour de lui, le policier enregistrait
le moindre élément : de belles poutres apparentes, un salon percé d’une vaste baie vitrée qui
donnait sur un balcon avec vue sur le Jardin des Plantes, du mobilier moderne mêlant bois et
métal, des copies de tableaux de Dali, une large bibliothèque et ce magnifique tapis birman
sur lequel était allongé le cadavre. Hormis ce détail, tout était impeccable. Aucune trace de
lutte. La victime avait visiblement laissé entrer son agresseur qui l’avait suivi dans la pièce.
Peut-être avaient-ils un peu discuté, mais pas assez longtemps pour prendre un verre
ensemble.
L’oeil du capitaine fut attiré par un cadre photo posé sur un buffet à proximité du corps. Le
cliché montrait une jolie brune grande et mince d’une vingtaine d’années. Cheveux longs, nez
aquilin, lèvres pulpeuses et dentition éclatante. La femme était vêtue d’un short en jean et
d’un tee-shirt sur lequel on pouvait lire « Les meilleures s’appellent Léa ». Son agréable
minois respirait la joie de vivre et rayonnait, le genre de sourire qui illumine le visage des
femmes amoureuses. Wittenberg soupira. La vie vient de faire une nouvelle malheureuse…
— Qui a prévenu la police ?
— La voisine d’en face. Elle a entendu le coup de feu.
— Et lui ? demanda le capitaine en désignant du menton un homme dans un coin de la
pièce, menottes aux poignets.
Les traces de sang qui recouvraient son visage et son air hagard lui donnaient l’apparence
d’un dément évadé d’un hôpital psy.
— Il est calme pour le moment, mais on attend les ambulanciers pour l’emmener.
Alors que les techniciens de la Scientifique refermaient leur mallette, un géant au teint blafard
s’approcha pour s’adresser à Wittenberg. Malgré son un mètre quatre-vingt taillé comme un
rugbyman du quinze de France, l’officier ne lui arrivait qu’à l’épaule.
— On a fini les relevés, faites comme chez vous, grogna-t-il.
Le capitaine le gratifia d’un signe de tête et le contourna pour rejoindre le médecin légiste
accroupi près du cadavre. L’homme auscultait le corps avec des gestes calmes et précis.
— Vous en dites quoi ? demanda Wittenberg au praticien.
— Mort violente. Un seul impact de balle au niveau du coeur. Coup de feu
pratiquement à bout portant.
— C’est tout ?
— Largement suffisant pour que ce soit définitif. Encore un que je vais examiner sur
ma table d’autopsie.
— OK, on se revoit plus tard alors, conclut Wittenberg.
Le capitaine n’en était pas à son premier homicide, mais celui-ci le laissait confus.
L’individu qui avait tiré cette balle en plein coeur l’avait fait, animé d’une rage extrême. Sans
comprendre pourquoi, ce cas précis le renvoyait à sa propre violence, celle qui l’avait poussé
à bousculer brutalement son ex-épouse lors de leur dernière engueulade. Jamais, il n’avait
levé la main sur elle auparavant et cette sombre dispute avait sonné la fin de son mariage.
Wittenberg se releva et se tourna vers Bordier, posté juste derrière lui.
— Et le suspect ? Il dit quoi ?
— Il plaide la légitime défense.
— Pardon ? demanda Wittenberg en ouvrant de grands yeux en direction de son
subordonné.
— Oui, t’as bien entendu ! Légitime défense.
— Mais c’est bien lui qui s’est introduit dans le domicile avec l’arme ?
— Oui, mais d’après le gus, c’était lui ou la victime, répondit Bordier en lui tendant un
paquet de feuilles. Lis ça et tu comprendras un peu mieux.
24 avril 2016
Cher Doc,
J’ai longtemps hésité avant de vous écrire. Vous avez été très présent dans cette
période de ma vie où tout allait mal. La perception que j’avais de moi-même était comme
une pellicule visqueuse et persistante dont j’avais du mal à me séparer. Vous en avez fait un
vague souvenir et m’avez accompagné dans ma recherche d’un mieux-être durant ces
douze derniers mois. Vous savez qui je suis, vous connaissez mes travers. Mes petites
confessions sont en lieu sûr chez vous. J’ai confiance en vous.
Doc, vous êtes au courant que vous êtes la personne la plus importante de mon
développement intime. Grâce à vous, je vais devenir quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, mon
besoin de violence s’est atténué et je me sens prêt à faire des changements dans ma vie. J’ai
trouvé des réponses en moi et je vous en remercie sincèrement.
5 mai 2016
Doc,
Nadia est partie. Je lui ai avoué qui j’étais vraiment, l’importance du travail que nous
avions fait ensemble et sur le moment, elle n’a rien dit. Elle m’a quitté le lendemain en me
laissant un message sur la table, dans lequel elle me traitait de menteur, de monstre, de
dégénéré. Je vous passe le reste…
Nous nous connaissions depuis quinze ans, mariés depuis douze, mais ça ne semble
plus compter pour elle. Des années qui s’effondrent comme ça, en quelques mots, pour une
vérité qui semble insupportable à ses yeux.
J’aimerais en discuter avec elle, mais son téléphone est en mode répondeur. Je ne
sais même pas où elle est partie avec le peu d’affaires qu’elle a prises.
Doc, son départ laisse un trou béant dans mon coeur. Je ne sais pas comment réagir et je
commence à me demander si j’ai bien fait d’écouter vos conseils…
12 mai 2016
« Un coup de poignard en pleine poitrine », c’est ce que je ressens. Je ne réussis pas à m’en
remettre. Les idées tournent en boucle dans ma tête. Je ne cesse de m’interroger. Comment
a-t-elle pu mettre si brutalement fin à notre couple.
Elle ne reviendra pas, je le sais…
Pourtant vous m’avez conseillé d’être honnête
Je pensais maîtriser la situation. Vous m’avez mis dans une position de faiblesse face à elle.
Être gentil, compatissant, attentif, c’est bien ce que vous m’avez recommandé de faire avec
elle ? Je n’aurais pas dû mettre fin à ce qui faisait de moi un de vos patients, car la
gentillesse n’est pas la bonne solution avec certaines personnes…
Wittenberg se frotta le front. Certains détails de ce courrier l’intriguaient. L’auteur de
la lettre avait l’air bien sûr du départ définitif de sa femme. Avait-il un peu aidé le destin ?
Avec ce type de déséquilibrés, on pouvait s’attendre à n’importe quoi.
19 mai 2016
Doc,
Je me demande si Nadia n’a pas agi sur un coup de tête, mais je n’aurai jamais la réponse.
Nous avons vécu des années sans que je ne change quoi que ce soit à mon comportement.
Elle a toujours subi mes travers sans jamais se plaindre et aujourd’hui que nous mettons
des mots sur ce que je suis, la vérité lui est insupportable ? Foutaise ! Ce désamour brutal
est incompréhensible et pourtant j’essaie encore de me l’expliquer… On aurait pu en
discuter. Qu’elle tente de découvrir les origines du mal, comme vous l’avez fait. Qu’en
pensez-vous ? Vous avez gratté la surface de mon être et avez saisi quel diable se cachait
dans mon enveloppe physique. Qu’a-t-elle pu comprendre après ces quelques mots
échangés avec moi alors qu’il vous a fallu des semaines pour entrer dans ma tête ?
Ou peut-être ne supportait-elle plus de vivre sous ma coupe. Mais la domination et la
soumission étaient des conditions nécessaires à sa propre sécurité. Et vous, Doc, pensiezvous
apaiser ma vie en me prodiguant vos précieux conseils. Mais, qui de nous est le plus
en danger ? Êtes-vous certain que je ne sois pas déjà dans votre crâne ? Je suis sûr que
vous songez à moi très fréquemment ces derniers temps…
Doc, j’ai besoin de me soulager et je ne connais qu’un remède...
Le capitaine interrompit sa lecture et leva la tête vers Bordier.
— On a des infos précises sur ce gus ? Un casier judiciaire ? Un séjour en
psychiatrie ?
— J’ai contacté le central et Rosier conclut des recherches. Il me rappelle dès qu’il
trouve quelque chose. Ses courriers sont un peu agressifs, n’est-ce pas ?
— Ceci expliquant sans doute cela, lança Wittenberg en désignant du menton, le
cadavre sur le sol, avant de reprendre sa lecture.
6 juin 2016
« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », tout le monde le connaît le vieil
adage, on a tendance à le balancer dans le creux d’une discussion, en espérant qu’on va y
croire soi-même. Alors parce que les événements que j’ai vécus dernièrement m’ont fait
beaucoup réfléchir, je remets en question les choses sur lesquelles j’avais commencé à
confortablement m’installer. Vous faites partie du tableau. Je me rends compte que vous
avez oeuvré à faire transpirer une vision de « quelqu’un de bien » à travers ma personne,
mais vous avez faussé ma destinée et c’est ce qui a causé la perte de mon mariage. Ma
nature profonde est forgée d’une noirceur qui ne sera jamais brisée.
Nous devons reprendre le travail en modifiant l’optique de votre analyse. Vous avez
commis une erreur en perturbant mon équilibre, vous devez réparer cette faute. Je ne suis
pas prêt à laisser mes démons disparaître.
Une pensée nostalgique concernant sa vie passée lui traversa l’esprit. Consulter un psy
comme son épouse lui avait conseillé aura-t-il changé quelque chose à son mariage ? Aurait-il
trouvé une réponse à ses problèmes d’alcool ? C’était trop tard maintenant. Anciens démons,
les mots résonnaient dans la tête du capitaine. Il jeta un regard en biais à Bordier. Celui-ci le
sondait de ses yeux bleus perçants. À quoi pensait-il ? À ce fameux soir de la semaine
dernière où il avait ramené Wittenberg chez lui, complètement ivre. Avait-il gardé cet épisode
pour lui ou en avait-il parlé à quelqu’un ? Le capitaine n’avait jamais osé en discuter avec lui,
mais il lui faudrait un jour crever l’abcès.
Mal à l’aise, Wittenberg tourna la tête en direction de la bibliothèque qui occupait un
pan entier de mur. Il s’en approcha et l’observa dans son ensemble. Ce meuble révélait une
psychologie ordonnée, un goût pour l’art. Quelle personnalité se cachait derrière tant
d’ouvrages si méthodiquement rangés ? Il se replongea dans la lecture des deux dernières
lettres.
7 juin 2016
Doc,
Je suis navré de votre comportement. Aucune de mes lettres n’a trouvé écho auprès
de vous. Que faut-il faire pour attirer votre attention ? M’ignorer de la sorte ne fait
qu’attiser ma rancoeur. Je vous pensais être un homme d’honneur, vous me décevez
profondément. Vous êtes conscient que je ne peux décemment m’en prendre à vous pour
assouvir mon besoin de calme ! Vous êtes celui qui me connait le mieux. Qui m’aiderait
ensuite à faire mon travail de reconstruction ? Je ne peux pas me permettre de raconter
tous mes petits secrets à n’importe qui.
Doc, vous savez de quoi je suis capable, car vous être au courant de la noirceur de
mon âme. Alors prenez-garde et cessez de jouer le mort ! Ce rôle ne vous sied pas
correctement… pour le moment.
22 juin 2016
Mentir à l’homme qui vous soigne, c’est mordre la main de son maître. Je vous dois
la vérité. Depuis quinze jours, il y a du neuf dans ma vie. Une énergie nouvelle s’est
emparée de moi, j’ai l’impression de me réveiller après plus d’un mois de somnolence. Cet
espoir, cette foi en l’avenir, ça me submerge et je le partage avec quelqu’un. Je m’éveille
pour la première fois. Je profite, je jouis, j’avance, je progresse, je m’extasie, et tout cela
m’envahit d’un bloc. Sans vous pour me guider.
Votre absence de réponse m’a fait comprendre que vous refusiez de me soigner à
nouveau. J’ai donc cherché un palliatif. Depuis peu, je me passionne pour votre intimité et
je ne regrette pas d’y avoir mis autant d’énergie. J’ai appris des choses très intéressantes
comme le fait que vous possédez quelque chose que je n’ai pas. Une source de vie. La
prolongation de votre propre existence. J’ai traqué cette lumière qui éclaire votre coeur, car
c’est aussi une partie de vous. Elle soignera et purifiera mon esprit et purgera mes
déviances, une dernière fois... Elle va le faire pour vous, pour nous, pour moi.
Je tiens tout d’abord à vous féliciter, car vous et votre épouse, paix à son âme, vous l’avez
parfaitement réussie. Elle est magnifique. Et quelle surprise de découvrir qu’elle a le même
regard que vous. Vous savez bien que j’adore les yeux, c’est entre autres le reflet de la
conscience. On y lit tout, du bonheur aux pires souffrances. Sa voix aussi est incroyable,
mélodieuse comme le chant des sirènes, surtout lorsqu’elle crie... Ne vous inquiétez pas,
Doc, je vais bien m’occuper d’elle !
Vous avez bien compris de qui je parlais. Votre chair, la prunelle de vos yeux… Quoi que
vous lui disiez me concernant, elle ne vous croira pas. Je lui ai présenté un autre visage,
celui que vous avez tenté de me forger à travers votre psychanalyse, celui d’un homme
doux à qui la cruauté fait horreur. Elle ne vous accordera pas de crédit, car elle sait que
vous manquez de lucidité quand il s’agit de ses relations amoureuses. Elle m’en a déjà
parlé. N’essayez pas non plus de lui montrer ces courriers, je lui dirai que c’est vous qui les
avez rédigés ! J’ai beaucoup appris de vous… même votre façon d’écrire. Vous n’aviez pas
remarqué ?
Wittenberg ne se faisait guère d’illusions sur l’interprétation à faire du contenu de cette
dernière lettre. Bordier l’avait lue avant lui. Quelle impression lui avait-elle laissée ?
— Il parle de la fille du psy si j’ai bien compris.
— Visiblement, rétorqua Bordier.
— C’est sympa comme correspondance ! Le psy avait signalé les autres lettres à la
police avant celle-ci ?
— Non, justement. Avant celle-ci, il n’avait pas pensé que ça pourrait aller plus loin.
— On aurait pu éviter un drame. On a des éléments supplémentaires ?
— Le type aurait avoué lors de ses séances de psychanalyse qu’il s’adonnait à des
actes de tortures, du style SM et que plus d’une fois ça aurait mal tourné pour les
participants.
— Et il ne s’est pas inquiété plus que ça d’avoir un phénomène pareil dans son
cabinet ?
— Si, justement quand la deuxième lettre est arrivée, il a mené sa petite enquête et a
découvert que la femme de la victime n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs
jours.
— T’as essayé de contacter la fille du Doc ?
— Pas encore. Il y a encore quelque chose que vous devez voir. Suivez-moi !
Suivi du capitaine, l’officier s’engouffra dans le couloir jusqu’à une chambre qui
semblait servir de bureau. L’ordinateur était allumé.
— Il avait visiblement démarré un nouveau courrier avant que l’autre ne débarque
chez lui, lança le policier en invitant son supérieur à se pencher sur l’écran.
23 juin 2016
Doc,
Je m’excuse encore d’avoir poussé votre angoisse au paroxysme avec ma dernière
missive. Je ne cherchais nullement à vous faire peur et j’ai conscience d’avoir utilisé
volontairement des mots violents pour vous faire réagir et attirer votre attention.
Nous allons bientôt devenir trop intimes pour que nous puissions entreprendre un
nouveau travail thérapeutique. Je suis tombé sous le charme de votre fille. Un diamant brut
qui m’offre une vision de vie différente depuis une dizaine de jours.
Longtemps, je crus trouver en vous le remède à tous mes maux, mais aujourd’hui
c’est votre fille qui m’indique la voie. Avec elle, je vais bien m’amuser et dans un futur
proche, je lui montrerai une nouvelle forme de bonheur…
Un silence profond s’ensuivit, lourd comme une chape de plomb. Chacun avait son
opinion sur la définition de ce nouveau bonheur. Qui était vraiment ce type ? Mytho,
manipulateur sadique, déséquilibré ? Une sonnerie de portable retentit brièvement dans la
pièce. En déplaçant quelques documents posés sur le bureau, Wittenberg le découvrit. Une
enveloppe de message s’affichait sur l’écran. En cliquant sur l’icône, le contenu apparut :
« Chéri, ce soir je te présente un homme qui sera toujours là pour moi, mon psy de

père. Bisous tendres Léa »

mardi 1 novembre 2016

Anonym'us : nouvelle n°7 ----- La reine des courges



Ça les faisait rire ces cons. Ça ne loupait jamais. Une gonzesse pouvait être vendeuse, coiffeuse, maître-nageuse et même empoisonneuse, allumeuse de première, brailleuse comme pas deux, pourquoi pas enculeuse de mouches, mais camionneuse, ah ça, non ! Quand c’était pas un gag, c’était un tabou. 

Il y a des métiers comme ça qui tolèrent mal – mâle – le suffixe. Une fois Joséphine avait pris en stop deux tailleuses de pierre. Elles étaient pas bézef non plus les tailleuses, une toute petite corpo de courageuses. Encore un « euse » ! Elles avaient profité du casse-croûte au Béarnais sur la 117 pour débiter leurs déboires analogues. Camionneuse, comme tailleuse, allumait dans l’oeil de l’abruti moyen une lueur, pour ne pas dire une flambée, égrillarde, convoquait les images du dernier porno sabbatique, avec ou sans décodeur, les dérouleuses de câble, les suceuses et, en l’occurrence, les brouteuses. À une raison sociale évocatrice, Joséphine alliait un prénom qui éveille le poète qui sommeille en chaque gros beauf… « Joséphine, celle qui rit quand on la… » Ouais… À la fin du lycée, elle en avait déjà entendu pour toute une vie, aussi, vu la corporation qu’elle rejoignait, elle minimisa les emmerdes prévisibles en se rebaptisant Josèphe. Une petite ablation de rien du tout, la touche finale à une panoplie d’androgyne bizarre. À l’origine, elle avait tout d’une pub Nivea : sylphide, blonde et diaphane. Le genre que l’on peut voir – frange savamment ébouriffée lèvre mordue oeil dans le vague –, sur les abribus ou la couverture de Vogue, des mensurations à finir portemanteau chez un haut couturier. Sauf qu’elle n’avait pas lâché le DUT Carrières Sociales pour le mannequinat mais pour le permis poids lourd, qu’elle avait par la même occasion consciencieusement empâté sa silhouette, buriné son teint, coupé et coiffé sa tignasse à la clef de douze. Ca ne l’avait pas tellement aidée à passer inaperçue, mais c’est sûr, elle semblait d’un coup un peu moins L’air du temps de Nina Ricci, un peu plus Kronenbourg. Camionneuse. Une vocation pas tant contraire que contrariante. Une provocation. Tout pour faire chier. Tout pour cracher à la gueule de sa mère, et du blaireau de sédentaire avec lequel elle s’était recasée, qu’elle allait faire le métier de son père, le vrai, et si possible le retrouver.

Qu’est-ce qu’elle avait à lui reprocher à Robert, en somme ? Rien. Tout. Un papa de rêve, un papounet d’amour, qui lui avait appris à monter à vélo, à faire les règles de trois, à planter des clous, différencier le placo du béton cellulaire, qui lui avait tenu des bassines et passé des compresses sur le front des nuits entières quand elle était malade. Tant qu’elle avait ignoré qu’il venait s’intercaler entre elle et le rêve d’un héros qui serait un jour venu la chercher, la reconnaître, l’emporter au pays des tulipes, elle l’avait idolâtré. 

Atomisation du piédestal en deux temps trois mouvements.

Robert avait plus que morflé dans la chute. Faut dire qu’il était déjà pas bien flambant. Un an plus tôt ses reins avaient commencé à déconner sévère. S’étaient ensuivis des mois de calvaire : examens, endo, colo, coelio scopies, biopsies, diagnostics pourris, hospitalisations, opérations, néphrectomie, dialyse à vie. 
« Pas question ! J’te donne un rein. Vas-y, choisis ! Droit ou gauche ? », elle lui avait balancé. « Tu dis toujours que je suis une "pisse-trois-gouttes", eh ben, je pisserai moins. Gagnant-gagnant ! Tope-la papa ! » 
C’est là que la couille était tombée dans le bénitier. Il n’avait pas topé. Il ne voulait pas. Bien sûr qu’il ne voulait pas…

Elle était passée outre, avait suivi le protocole, fait les analyses. Résultat : pas compatibles. Mais bon, « pas compatibles », c’était limite un détail vu la saloperie que le bilan avait remontée à la surface. « Pas compatibles », ça arrivait à des gens très bien. Ça arrivait à des gens d’une même famille, des frères et soeurs, des ascendants et des descendants… Joséphine et Robert n’avaient pas une brindille de ce putain d’arbre généalogique en commun. Rien. Des gènes qui ne s’étaient jamais croisés de près ou de loin. Les résultats étaient formels. Que sa mère ait pu tromper son père c’était dégueulasse. Enfin, ça aurait été dégueulasse si Isabelle avait trompé Robert. Mais non. La seule tricarde dans cette affaire, c’était Joséphine.

La mère s’était fait tirer les vers du nez aux forceps et au crachat. Dans le pavillon de Tourcoing, les « je t’emmerde » avaient soudain volé bas et en escadrons. Résultat : un conte de Noël bien crapoteux. Le récit d’une conception maculée au possible, entre les deux réveillons, dans la cabine d’un poids lourd qui transbahutait des courgettes. Des courgettes en
décembre… Et pourquoi pas des abricots ? Huit mois et demi après s’être fait culbuter et déflorer (tant qu’à faire) quasi à l’ombre des cucurbitacées, sa mère avait mis au monde une grande courge. Une grande courge aux cheveux blonds et au regard bleu minéral. Tout était dans l’ordre des choses, ou presque, quand on sait que le camion était immatriculé aux Pays- Bas. Être typée viking, aux antipodes de Robert – brun râblé ténébreux, plus méditerranéen tu meurs –, ne l’avait jamais dérangée. Elle avait gravé dans le coeur envers et contre toute évidence qu’elle lui ressemblait. La fille à son papa. Or, Joséphine avait treize mois quand Robert avait rencontré Isabelle. Il avait pris le lot, épousé l’une reconnu l’autre. Le brave mec.
Le cocu volontaire et par procuration. Et maintenant, il aurait voulu quoi à défaut d’un rein ? Une médaille ? Pour bons et loyaux services ? Comment on dit déjà ? « Faire un enfant dans le dos. » Et pourquoi pas « faire un père dans le dos » ? Sans blague ! À rebours de toute logique, elle ne lui pardonnait pas de l’avoir laissée être la fille d’un connard de passage. Il n’avait qu’à être là avant ! Elle ne lui en aurait pas voulu davantage s’il l’avait abusée ; nuance, il l’avait abusée, elle était souillée. Rien que de penser qu’il lui avait donné son bain quand elle était minotte, elle en avait la gerbe. Par une inversion cruelle, elle ne l’appela plus que « l’autre bâtard ». Un retour à l’envoyeur chauffé à blanc. Elle ne remit plus les pieds à l’hôpital. Quant à sa mère, cette conne juste bonne à se faire sauter engrosser, pas foutue d’aller avorter dans la foulée, elle ne lui trouvait pas d’excuse, pas même celle de ses presque dix-sept ans au moment des faits. Qu’une séance de pelotage puisse dégénérer en pénétration pas exactement consentie – soudain plus de patins, de gamelles, de suçotage des babines, pour cause que l’un des deux belligérants appuie sa main sur la bouche de l’autre pour l’empêcher de crier –, bref, qu’il y ait eu ce que certains appelleraient volontiers un viol, non, ça ne l’effleurait pas. Quand Josèphe s’envoyait en l’air, c’est qu’elle l’avait voulu. C’est toujours elle qui lançait les hostilités. Il y avait un bail que ses compatriotes avaient cessé d’essayer de l’attraper ; elle ne couchait qu’avec des étrangers qu’elle allait brancher de façon abrupte, pour ne pas dire péremptoire. Pas de flirt, pas de parade. La chose pure et dure, et dans sa propre cabine. Hors de question qu’elle se fade un duvet douteux ou un plan à trois avec la page centrale de Playboy. À part ça… Difficile de dire si le sordide, le franchement déglue, l’abject la laissait de marbre ou la branchait méchamment. Quant à ce que tout étudiant en première année de psycho aurait vu comme la reproduction du schéma maternel… rien à foutre. Et la reproduction tout court, n’en parlons pas ! Elle aurait pu porter son stérilet en sautoir, ça aurait eu autant d’effet vu qu’elle n’avait plus l’ombre d’un cycle menstruel. Ce rein qu’elle n’avait pu sacrifier sur l’autel de l’amour filial lui avait coupé les trompes. Ce qui n’enlevait rien à son charme braque et hors du commun. De mémoire de routier, jamais on ne l’avait vue se prendre une veste. Jamais on n’avait vu non plus un homme rester dans sa cabine au-delà des quarante-cinq minutes. Record absolu, sauf… sauf ce Portugais plus fluet qu’elle, timide comme une pâquerette. Cette ablette… Un comble ! Qu’est-ce qu’il lui avait fait de plus que les autres ? La rumeur allait jusqu’à prétendre qu’il avait réussi à remettre le couvert deux ou trois fois. Elle n’était cependant pas plus du genre à s’abonner qu’à s’abandonner et elle avait vite coupé court à ce qui aurait pu passer pour une relation. Quand elle croisait Aurelio, elle le snobait, sans ostentation, simplement comme s’il était invisible.

Invisible, mais pas indolore. Le manque, qu’elle avait rayé de son vocabulaire, s’était incrusté sous sa peau, pire qu’une portée d’aoûtats. Dès qu’elle passait à moins de trois mètres du Portugais, ses poils se dressaient, son ventre crépitait, son coeur s’emballait comme celui de n’importe quelle midinette. Elle se faisait payer ces émois de gonzesse standard en invitant instantanément le plus con de la troupe à la baiser – croyait-il, le plus con en question… Dans sa tête à elle, aucune ambiguïté : c’est elle qui le baisait. Celui qui pensait avoir pris la sortie « Mc Do de la tendresse » en était pour ses frais. Plus c’était sagouin, mieux c’était. C’était sa silice. Sa façon de gratter là où ça démange, de ravager la plaie à l’aide du clou réputé chasser l’autre. Un clou rouillé, de préférence. Un accouplement de gorets pour contrer la tendreté. Hors de question qu’elle se tape un gentil. Elle en avait eu un à domicile toute son enfance. La pire engeance. Basta.

À son insu (et il valait mieux parce que sinon elle leur aurait pété la gueule, non mais de quel droit, bande de connards ?!), à son insu, donc, les gars veillaient sur elle lorsqu’elle ramenait un mec à son camion. Après l’avoir raillée, bizutée, l’avoir emmerdée sur sa seule restriction professionnelle – elle ne transportait pas de courgettes. Jamais. Les spéculations étaient allées bon train sur l’embargo à l’encontre du légume sextoyesque –, après avoir rongé leur frein de devoir dormir sur la béquille alors que n’importe quel clampin pouvait se la faire du moment qu’il était immatriculé hors Hexagone, ses confrères avaient fini par la prendre en affection, autant qu’on pouvait affectionner ce genre de gamine urticante. Ainsi, quand elle baisait, ils ne dormaient que d’un oeil, ne rongeaient leur gigot que d’une canine. Non qu’on doutât qu’elle soit apte à se défendre comme une grande si elle tombait sur un malotru, mais… c’était plus fort qu’eux, inconsciemment ils la chaperonnaient, restaient en hypervigilance et ne relâchaient la tension que lorsque le gus du jour descendait du camion.
L’avantage, c’est que c’était pas long ; ça leur coûtait pas grand-chose et ça leur mettait l’imagination en train.

Aurelio…
Six mois plus tôt, elle s’était dit que ça lui passerait.
Ça ne passait pas.
Au contraire, la brûlure était toujours plus vive.
Un soir, cependant qu’Aurelio la démange plus que de coutume, elle scrute la salle : rien de neuf, rien d’extraordinaire, rien qui lui semble à la hauteur de l’outrage. Et puis, si, finalement. Déglingué juste ce qu’il faut, une gueule d’ange un brin dégueulasse, des yeux ardoise, une brosse grise, les dents un peu en vrac mais bien aiguisées… Une caricature de loup de mer. Sans blague, on le verrait mieux sur l’étiquette d’une boîte de thon ou à la barre d’un trois-mâts qu’au volant d’un 38 tonnes. Pas moche, pas crade, mais quelque chose de vénéneux, de suffisamment malsain pour que l’expédition soit punitive à coup sûr. Banco ! Il en est aux fruits au sirop lorsque Josèphe pique vers lui. Avec la désinvolture habituelle, elle
lui propose la botte et le coup de l’étrier, deux en un. Les yeux des convives ne se donnent pas la peine de se braquer sur eux. Tout le monde connaît la scène par coeur. Le type gobe la dernière cerise, engloutit le jus à même le ramequin et après avoir recraché le noyau et s’être essuyé la bouche soigneusement avec sa serviette en papier, et certainement pas avec son revers de manche, il emboîte le pas de la fille.
Selon le règlement, l’effeuillage n’est pas de rigueur. Josèphe préfère que ce soit vite fait bien fait et la plupart des gars s’en accommodent, mais celui-là veut ôter son tee-shirt. Tout ça pour ça. Un truc accroche, il force. Au moment de se rhabiller, il s’aperçoit qu’il a perdu la chaîne qu’il portait au cou. Il faut allumer la lampe… Tout ce que Josèphe déteste : les prolongations en pleine lumière, le vis-à-vis postopératoire. Quand c’est fini, c’est fini. Et là, les voilà à retourner le plumard, à moitié déculottés. Lui, dépoitraillé, surtout. Il retrouve enfin sa médaille. Allez, ouste, dehors ! Mais non, il lui fait face un instant pour montrer son pendentif à l’effigie de…

En dessous de la clavicule, à quelques encablures du téton droit, en diagonale de celui de Josèphe, comme un reflet déconnant, la constellation. Elle la connaît sur le bout des doigts, elle la voit tous les jours dans le miroir et seulement dans le miroir, quand elle est à poil. Cette grappe de grains de beauté lui a longtemps pourri le décolleté... Sa mère essayait toujours de la planquer. Elles avaient fait le tour des dermatos de la région parce qu’elle voulait les lui faire extirper à coup d’azote ou de bistouri sous prétexte qu’une telle profusion ne pouvait être que cancéreuse. Peine perdue. Pas plus de mélanome malin que de beurre en branche, aucun spécialiste n’avait consenti à charcuter la gamine, à remplacer ce signe particulier, somme toute plutôt joli et original, par un tas de cicatrices. C’est l’un d’eux qui avait fait remarquer qu’à la queue en éventail près, l’alignement des points ressemblait à la constellation du scorpion. Le fait qu’elle soit née sous le signe du Verseau n’était pas un argument suffisant pour faire gommer la chose. Sa mère faisait une véritable fixette sur ce truc et voilà que soudain l’Ostrogoth en face d’elle arbore le même ensemble de points, au même endroit. Ça rappelait ce jeu dans les magazines pour enfants : « Relie les points en suivant les numéros et tu trouveras… » Il y avait pourtant longtemps qu’elle ne fait plus semblant de chercher.
Elle ne parvient pas à détacher ses yeux de la poitrine de l’homme. Il pose un doigt sur le dessin : « Schorpioen ! Ik ben geboren Schorpioen ! Comment dire in frans… ? Scorpio… Tatoeage… tatoo… de sterren… the stars. Constellatie Schorpioen…, baragouine-t-il en pointant maintenant son doigt vers le ciel étoilé. Comprendre ? » Non, elle ne comprend pas. Elle n’entend plus rien. En revanche, malgré la lumière poisseuse du plafonnier, elle ne doute pas de ce qu’elle voit. La plainte enfle du gémissement au hurlement. Une sirène détraquée. Elle ne peut plus s’arrêter. Tandis qu’il essaie de la calmer, de la faire taire, elle se met à le griffer. Au visage, aux yeux, mais surtout à la poitrine, là où se pavane le monstre. Elle essaie de l’arracher. Oui, une sirène détraquée, une vierge folle, une furie. Une grande claque l’envoie valdinguer la nuque contre le tableau de bord. C’est dans le silence retrouvé que les gars débarquent, ouvrent la porte et font atterrir le Néerlandais sur le bitume. Ceux qui ne sont pas en train de le lyncher appellent les pompiers ou essaient de ranimer Josèphe.
Joséphine, elle, est déjà loin.







FIN

À propos de Soumission, de Michel Houellebecq -----

Le roman est divisé en cinq parties, aérées de courts paragraphes d'une lecture aisée, dont certains sont datées du mois de mai. ...