samedi 16 juillet 2016

Anaïs et les Pontons Flingueurs -----

        

                                                             (chronique frictionnelle, Joana Etzkin)



 Le mercredi 22 juin 2016, Hichem vient chercher pour les vacances sa nièce Anaïs, dont il a la responsabilité, au Centre Éducatif Fermé de Roubax. Cette fois, ses cheveux sont longs et lissés, châtains à pointes violettes, signe de bonne humeur. Anaïs est en legging imitation jean gris délavé. avec un tee shirt noir et sa citation de Gab rédigée en lettres attachées vertes : « les hommes préfèrent les grosses ». Jour de sa première sortie annuelle avec tonton. Il va la balader au bord du lac d’Amecy, histoire de lui faire prendre l’air et, surtout, de lui faire oublier son projet de réinsertion à la con : devenir écrivain. Conséquence d’une pathologie évolutive.



Premier palier de la maladie : elle a développé une addiction à la lecture en découvrant à la médiathèque le livre de Patrick Raynal Né de père inconnu ; égocentrique, Anaïs s’était senti visée par le titre.  Egocentrique, et nerveuse avec ça. Son équipe éducative au collège n’a rien pu éviter : avec des dictionnaires, elle a assommé  deux professeurs et un assistant d’éducation. Trois traumatismes crâniens, elle avait trop la haine. Le juge pour enfants n’a eu d’autre choix que prononcer son placement dans un centre éducatif fermé, loin de son campement natal.  Arrachée à sa famille omanie. A dix-sept piges, elle était déjà addict à la lecture. Son mental en porcelaine avait bien besoin de ça.




Deuxième palier de la maladie du livre : l’isolement, le repli complet. Après avoir rejoint le centre éducatif fermé, elle refusait de participer aux activités et aux cours. Sa maladie inconnue a évolué vers la nécessité d’écrire. Dès qu’elle ressent une émotion, elle doit la transférer ex abrupto vers ses personnages, pour faire avancer ces compagnons imaginaires. Elle a écrit quatre romans noirs en une année de rétention.  Si quelqu’un la dérangeait, elle le tapait d’abord avec un roman, puis le finissait toujours avec un gros roman sur la tronche, suivi d’un crochet du gauche. Avec le bord des pages, elle entaillait les travailleurs sociaux.



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Jeudi 23 juin. Hichem conduit la gamine en vacances à bord de son 4X4 Chevrolet couleur sapin, direction Amecy. Anaïs regarde des vidéos sur Facebook. En likant la page d’Amecy, apparaît sur le fil des notifications la page « Histoire d’en parler ». Elle mate la vidéo de Gordon Zola, le nom est bizarre mais le mec interviewé a l’air normal. Ah non, c’est juste les apparences. Anaïs ne comprend pas comment le type peut « appréhender le style », comme il dit. Comment attraper quelque chose de pas vivant ? Quoique… des livres sont incarcérés parfois, puisqu’il y a des bibliothèques en zonzon. Et puis quand même le mec est un auteur qui a commis des « sévices textuels », mais c’est une blague. Pas pour Anaïs, elle a bien connu les parloirs, jusqu’à ses huit ans. Mais après, fini, elle a perdu sa mère et son beau-père. Ils s’étaient tous les deux immolés par le feu dans leur cellule, le même jour. C’est beau l’amour.

Ça y est, Oncle Hichem et Anaïs sont arrivés et s’installent à l’Hôtel Doux-Rivage, un peu en retrait quand même par rapport à l’Impériale qui fait plus voyou. Le tonton se la joue discret, il n’a pas skypé à ses potes encore en zonzon, pas libérables avant au moins perpét. Lui l’a déterré, le magot. Il dépense avec parcimonie.
Grand beau temps ce jeudi. Petit tour à la plage, et aussi quelques brasses dans l’eau fraîche du lac. Au fond, de grandes formes  montagneuses découpées dont la majesté en impose à Anaïs. Elle fait la planche, se sent tout à coup redevenue petite fille.
Après avoir dîné des restes de sandwiches au bord du lac, direction le Pathé. Soirée cinéma. En espérant qu’il n’y ait pas que des films aussi chiants qu’un éducateur débutant qui réciterait ses versets citoyens.
C’est dit, le vieux et la gamine vont voit Borderline.  L’affiche du film avec Wolkowitch, elle claque. Mais Hichem voit d’un œil affolé les banderoles « crime scene / do not cross » foutues n’importe comment, et tout un tas d’affiches avec des tracés de cadavres, des flingues, c’est le carnaval des taulards ? Et puis qui sont  tous ces gus qui rigolent dans le hall ? Et pourquoi il n’y a que des babtous, ils sont tous cousins ou bien ? Ah, il y a des femmes aussi. Anaïs reconnaît le chapeau de Gordon Zola. Ce serait pas un nom d’écrivain, d’ailleurs ?
La gamine revient vers son oncle :
- Tonton, tonton, viens, on va voir Borderline. C’est ouf, j’y crois pas, wesh putain le film c’est zéro thune à lâcher, on est tombé dans un festival de livres policiers, c’est pour ça, il y a tous ces dingos. C’est pas une secte, c’est … j’ose à peine y croire, tonton. Tonton, regarde là-bas, le début du paradis, plein de livres partout. Je retrouve ma came. Et regarde, c’est des auteurs là, wesh, ils se réunissent parfois entre collègues les bâtards. Je vais pleurer tonton. C’est trop beau.

Et merde. Dans le cadre de la thérapie comportementale d’Anaïs, le psychiatre avait demandé à Hichem  de ne pas la mettre en contact avec des livres. Même si on l’autorisait à écrire, elle n’avait plus le droit de lire. Devenue boulimique à cause de ce manque, un manque d’ordre affectif.
Notre besoin de consolation, bah on peut tous se le carrer où je pense, s’était dit Hichem. Rien à faire de la psychothérapie. Il l’encourage à foncer lire les quatrièmes de couverture. Elle avait l’air si heureuse, pourvu que ça dure.




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Le film a ensuite commencé. Tout ce qui fait du bien, une histoire de flic, la question étant de savoir si ses méthodes efficaces, borderline, font de lui le bon ou le truand.

A l’issue du film, les trois quarts de la salle restent, et trois mecs arrivent.
- J’hallucine, ponton, c’est le mec qui a écrit l’histoire du film là devant. Walou, c’est son histoire. C’est quoi ce bordel ? Je capte que dalle, viens on s’arrache ponton.
- Ponton ?
- Ouais, ponton, maintenant je vais t’appeler comme ça. On est tombé en plein dans un festival, et il s’appelle comme ça, les Pontons Flingueurs. Tu as bien descendu une ordure de Neki quand t’étais jeune ? Donc t’es un ponton flingueur, logique !
- Quoi ?
- Oh putain, non attends, on reste.  J’hallucine de mes yeux vus. Putain le mec à droite, je le connais. Tais-toi, j’écoute.

Anaïs gigote sur son siège rembourré couleur grenat. René Frégni, auteur de polar, raconte ses gardes à vue. Il a animé des ateliers d’écriture au Centre de Détention des Mineurs. Elle le reconnaît : c’est un choc de le revoir, celui qui a changé sa vie. Ne pas essayer de comprendre pourquoi tant de coïncidences dans la vie, c’est le destin, inchallah de sa race. 
Le hasard semble ne pas exister, et ça fait peur à la gamine. À l’issue de la conférence, elle va le retrouver avec joie lors d’une séance de dédicace. Pendant ce temps, Hichem se dirige vers l’accueil pour acheter deux billets pour une croisière, le samedi, sur le lac d’Amecy. Il en a toujours rêvé, l’occasion se présente. Logique. Nourriture et boissons à volonté, lors des escales. Hichem aime bien les nouvelles expériences. Du coup, il achète deux petits bouquins sur les drogues dures, histoire de se rappeler le bon vieux temps, La faux soyeuse d’Eric Maravelias, le chauve archi sympa qui parle substitution, et puis Trois gouttes de sang et un nuage de coke de Quentin Mouron, un jeune beau gosse qui dort debout. C’est sûrement un junkie qui ne veut pas passer sa vie à bosser comme un blaireau. Faire de la poésie avec de la poudre… le genre humain n’en finit pas de surprendre, c’est encore plus con que de ranger des caddies toute la journée.

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Vendredi 24 juin. La Chevrolet d’Hichem conduit Anaïs au centre commercial Courier. Période des soldes, la petite veut refaire sa garde-robe. Elle cherche le rayon grandes tailles de chez Tati. Il n’existe pas à Amecy. En revanche, elle ressort radieuse des magasins de sport. Les baskets multicolores sont magnifiques, et les tenues de sport carrément classieuses. Voire bling. De quoi tenir le moral ou le deal, si jamais elle décidait de rentrer au camp de rétention, au pays des chtis racailles. Et en passant devant la librairie L’imaginaire, elle revoit les panneaux noir et jaune du festival de polar. Par défi, elle entre pour vérifier si un keuf cultivé ne traînerait pas dans les parages, le truc qui semble a priori impossible. Elle se laisse embobiner par son addiction, et s’inscrit direct à un jeu style « Questions pour un champion » version têtard. Pour y participer, faut lire trois livres d’affilée d’ici demain soir. Elle a décidé. Hichem doit aligner vite fait les 23 boules pour acquérir les trois romans en lice pour le jeu : Les âmes troubles, d’Olivier Taveau, le titre est magnifique, Ubac, d’Elisa Vix, le titre est chelou, et Violence d’État, d’André Blanc, le titre est normal.





Pendant presque deux journées, Anaïs lit les trois livres à la plage qui jouxte L’Impériale. Devant deux Albanais torse nu et tatoués. La mafia est là. Ah non, c’est peut-être pour la coupe de l’Euro. En tout cas, ils ont l’air cools, ils se laissent poliment taxer deux clopes par Anaïs, avant qu’elle ne se fasse livrer par Hichem un paquet de tabac blond avec son petit bout de shit, qu’elle se roule tranquille sur un banc municipal. À côté d’elle, une mamie toute lisse et toute mince, vêtue de blanc avec d’immenses lunettes de soleil, est en train de lire Yeruldelgger Prix du polar SNCF. A ce prix-là, le pavé doit coûter cher, se dit Anaïs.  Le bouquin bien lancé, en visant bien, tu peux faire tomber une assistante sociale avec ça. Tu la finis avec Violence d’État, et tu lui tranches la gorge avec le petit Folio Où se perdent les hommes, de René Frégni. Ah ! ah ! ah ! Sous le coup de la fumette, Anaïs s’allonge sur la serviette et se concentre profondément en lisant Taveau en premier. Il est ouf dans sa tête. Anaïs est apaisée par la musique intérieure que lui procure la lecture silencieuse des phrases. Bonheur total.

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La gamine ingérable bouge à peine pendant les deux journées. Elle enfile lecture sur baignade sur bédo. Même pas un petit nuage de coke à l’horizon, avec ponton Hichem le Rescapé, c’est pas possible. L’eau est fraîche, et le lendemain soir, elle finit Violence d’État toute retournée. Retournée plusieurs fois même au cours de sa lecture ; elle n’aurait jamais imaginé qu’en fait, le Traqueur ne s’était pas du tout rangé des voitures, comme elle l’avait d’abord cru. Dans les livres, c’est malheureusement comme dans la vie, plein d’inattendu et de coups tordus. Elle s’est trouvé un frère en humanité, il s’appelle André Blanc, et ce soir elle va le voir. La vie. Les trois auteurs des livres qu’elle a lus seront là. Du lourd. Elle a même pleuré en lisant Ubac, parce qu’une innocente devient meurtrière d’enfant. Il n’y a pas de prédestination, la génétique c’est de la merde. Dans la vie, tout est une question de rencontre. Et il n’y a pas de hasard.

 Vers dix-neuf heures, elle mange un morceau à la Brasserie de Münich puis embarque avec Hichem sur le magnifique Libellule. Elle se joint à un couple de professeurs pour former une équipe de trois et pour jouer à « Question pour un polar ». Trop forte, les deux autres sont scotchés, elle se rappelle tous les détails des histoires et répond sans faute à 88% des questions. Elle savait que l’infirmière des Âmes troubles montait dans une Austin, mais elle n’a pas été assez rapide dans ses réponses. Elle a perdu, alors la fin du jeu, elle se dit qu’elle s’en bat les seins. Elle va boire du rosé, Hichem est déjà bourré. C’est à cause du ramadan. Il se retient tellement toute la journée, que le soir, il s’autorise alcool et fumette à volonté. Il passe la fin de la soirée à gerber sur le ponton en hurlant à Anaïs : « ne m’appelle plus jamais ponton, ou je t’en colle une ». Elle répond mal, il lui en colle une. Elle s’effondre en larmes car elle a perdu au jeu. Alors qu’elle se sent super intelligente avec les millions de trucs qu’elle appris sur la société, la nature humaine, sur la vie et même l’au-delà et l’ailleurs. Double choc. Pleurs de rage et pleurs de rire. Le flic qui a écrit le livre du du film Borderline s’approche pour la calmer.
Anaïs papote sans transition avec une commissaire divisionnaire du 36, en vrai. Et ils ont tous l’air sympa. Anaïs n’a jamais parlé à des gradés. Elle n’a jamais connu que des matons traitant ses parents comme des chiens. Tout change, cette fois, la flicaille, dans d’autres circonstances, lui parle bien. Hichem lui explique vite fait qu’il y a des cons partout, et des gens bien partout aussi. Rapport à l’espoir. Nécessaire, sinon tu peux pas descendre en bas en bas.

Elle s’éloigne, retourne au bar toute seule, sirote son quatrième rosé. Un mec super cool, cheveux blancs bien coiffés, chemise rose impec, lui apprend quelques notions d’œnologie. Elle hallucine et pense que Bruno Bozzer ressemble à Hichem, propre, poli. Il vend de bons produits. En effet, en feuilletant le grand magazine d’images, elle découvre le Château Léoube, du vin bio, aux arômes de fruits rouges et blancs. « Son attaque est souple, nette et aromatique. Sa tension est continue. Une bouche complète et harmonieuse ». C’est autre chose qu’au centre, où Anaïs descend cul-sec de la vodka frelatée. Apprendre à déguster, au sens positif du terme, elle ne connaissait pas. Elle apprend que les mots peuvent avoir un sens agréable.

Enfin, tout le monde se tait, alors elle écoute. Eric Maravelias, auteur-sculpteur remet le trophée  Anonym'us à un inconnu qui s’est fait plus remarquer que d’autres, Danü Danquigny. Puis c'est le discours de Ian Manook, celui qui porte un bonnet de marin. Il complimente Danü qui a écrit une nouvelle sur les réseaux de prostitution en Albanie.




Manook complimente tellement bien l'auteur qu’Anaïs enregistre comme elle peut la fin de son discours. Les phrases sont si bien construites. Chaque mot percute et fait rire l’assemblée.  Au moins 200 personnes à bord :

« Son talent, faut reconnaître, c’est du brutal. Des nouvelles comme ça, on a dû arrêter d’en publier, il y a des lecteurs qui devenaient aveugles. Ça faisait des histoires. J’ai connu une Polonaise qui en lisait au petit-déjeuner. Bon, faut admettre que c’est plutôt du jargon de dingue, que de la prose. Mais on a beau dire, il n’y a pas seulement de la prose, il y a du talent aussi. Vous savez ce que cela me rappelle ? … comment elle s’appelle déjà là l’auteur, la romancière, une blonde… comment elle s’appelait déjà ? Duras. Ah, Duras, tu l’as connue, toi aussi, celle qui a fait tuer son amant par le mec là, qui s’appelait Tonton… dites-vous bien que ne pas reconnaître le talent, c’est favoriser la réussite des médiocres. Le succès, c’est comme la Sainte-Vierge, si on ne le voit pas de temps en temps, le doute s’installe. Et croyez-moi, si le talent n’est pas remboursé par la Sécurité Sociale, ce mec il va finir sur la paille, parce que du talent, il n’a que ça. Vous ne le connaissez pas encore vraiment. Laissez-moi vous dire, il vous prépare des nuits blanches, des migraines, des nervous breakdowns comme on dit aujourd’hui. Et il connaît pas Manook, ce mec. Il va avoir la gloire pénible… je vais  me battre pour vous tous. Il a fait couler l’encre... Je vais vous le recommander en férocité ; je vais vous le faire lire à coup de lattes… je vous préviens que vous allez l’applaudir, et au garde-à-vous ».

Applaudissements.

Une dame se penche vers Anaïs et lui offre un livret jaune. Avec les textes des gagnants du Trophée Anonym’us. La dame, devant la mine paumée d’Anaïs, lui explique qu’un jury a sélectionné trois gagnants, parmi une sélection de vingt-quatre textes d’auteurs, pour la moitié reconnus et pour l’autre inconnus, avec le respect de la parité homme-femme. 

Anaïs sait qu’elle continuera à écrire, et qu’elle aura peut-être un peu de chance. Comme elle est en surpoids, elle réalise qu’elle a plus de chance de réussir dans l’écriture que dans la restauration par exemple. Les auteurs de polar sont forcément au moins aussi déjantés qu'elle mentalement. Puisqu’elle capte tout et qu’elle a été diagnostiquée personnalité borderline. Alors, elle commence à en vouloir à tous ceux qui veulent qu’elle fasse ses études de gestion-comptabilité. Jamais elle ne sera le larbin de personne. Elle aurait préféré dealer de la came, mais ça ne va pas être possible, l’exemple familial l’a trop refroidie.

Elle reprend du rosé pour oublier les souvenirs qui remontent à chaque fois qu’elle se sent heureuse et que tout est gâché. Hichem est défoncé, il a bien rigolé avec des mecs en panama sur le ponton, des blagueurs furieux. Et il ramène Anaïs un peu bourrée, mais elle passe inaperçue car deux belles blondes hilares ont dérapé sur elle dans les escaliers qui mènent à la cale. Et tout le monde s’en fout et rigole, de toute façon.

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L’alarme du mobile d’Hichem les réveille trop tôt, dans leur chambre de l’Hôtel Doux-Rivage.  Petit-déjeuner de mauvais gré. Anaïs ne comprend pas pourquoi Hichem prend sa douche, s’enduit entièrement le corps de crème, se coiffe et s’habille pour être impeccable à 9 h 30. Elle a un mauvais pressentiment. Ils vont finir le petit-déjeuner, café noir, jus d’orange pressée et brioches aux pralines, les pieds dans l’eau.
Pourquoi Hichem est-il déjà prêt ? À tous les coups, il va lâcher la jeune fille pour la journée, pour une improbable visite de champ de canna. Elle anticipe les mauvaises nouvelles, par peur d’être déçue. Sa vie est une salve de déceptions. Entre deux, elle respire.
Voilà, elle peut vraiment souffler un bon coup, c’est cadeau : Hichem lui annonce qu’ils partent en croisière. Du moment qu’elle peut se rendormir n’importe où, ça lui va. Elle veut juste, pour une fois, ne pas rester toute seule. Hier, elle voulait qu’on lui foute la paix. Aujourd’hui, elle veut tiser tranquille avec des compagnons d’infortune.
Erreur, la vie est une rafale de bonnes nouvelles. Elle va passer une journée sidérante. Du jamais entendu. La croisière est littéraire. Elle ne sait pas si c’est une bonne chose, au moment de l’embarquement. Il a rien compris, le ponton. Il fait tout pour la dissocier, la dissocier vraiment, la rendre folle. Il ne veut pas qu’elle approche les livres, les auteurs. Elle avait prévu le coup puisqu’elle lui avait tiré un billet de 200 euros, détaillé en petits coupures au Monoprix. Elle est attirée par tous ces livres qui sont autant de promesses de voyages.
C’est viscéral, l’immobilité mentale, c’est le danger qui la guette. Elle a besoin d’un vent de liberté dans sa tête, pas que des adultes qui lui servent la sauce républicaine de l’aide sociale. Rien que d’y repenser, au centre fermé pour les cassoces, elle en a la nausée.




Elle embarque, et elle va fumer sa clope avec des vieux qui rigolent tout le temps. Elle savait pas que ça pouvait être cool, même sur la fin, la vie. On dirait même qu’ils ont une forme de sagesse. C’est vertigineux les tonnes de connaissances qui fourmillent dans le livre d’André Blanc, et aussi la folie qui doit vriller l’esprit d’Olivier Taveau, ils sont plusieurs dans sa tête à lui parler, les esprits. Et puis comment Elisa Vix a pu laisser des adultes s’en prendre à une gamine, en nous faisant pénétrer dans le cerveau d’une dégénérée qui détruit tout sur son passage. Une coulée d’adrénaline lui remonte encore les neurones, quand Anaïs ne savait plus si c’était Nadia ou sa belle-sœur qui était azimutée de l’intérieur.
Un coup de vent sur le pont, et Anaïs oublie tout ça. Elle fausse compagnie à Hichem pour commencer à lire sur l’étalage un livre au hasard, elle prend Tiré à quatre épingles de Pascal Marmet. Elle ne sait plus ce que ça veut dire, l’expression « tiré à quatre épingles », elle ne sait plus. Alors elle commence à lire, et elle se recroqueville contre une poutre métallique cloutée, peinte en blanc, sur le côté, où pendent quelques douces toiles d’araignée. Elle ne les voit pas, elle s’y frotte, absorbée dans sa lecture. Comme si le livre n’était qu’une longue coulée musicale et veloutée.

Elle relève les yeux quand le silence se fait, tous quittent le navire, direction l’apéro sur la guinguette Au Pêcheur. Ambiance, sourire. Elle n’a pas envie de voir Hichem. Un groupe de trois frères et leur femme l’accueille bien volontiers aux premières loges. Mais aux premières loges de quoi ? Pourquoi ces tabourets et ces micros sur la terrasse ? Des photographes aussi. Alors Anaïs se planque confortablement au fond de son siège, sirote le rosé frais en attrapant des tranches de jambon fumé d’Aoste. Et elle inspire, relâche le plus possible ses muscles pour bien se concentrer sur les paroles des quatre interviews coup de poing de dix minutes. Serge annonce tout ça d’un air si apaisé qu’elle arrive à comprendre ce qui se dit.

Sa pathologie mentale, non encore répertoriée dans le DSM IV, est dans l’incubateur. Le troisième palier de la maladie arrive : elle voudrait devenir comme ça, comme l’auteur qui présente ses livres, parce que ce qu’elle entend ce jour, cette liberté de ton chez des gens qui parlent très bien le français  avec l'accent de la télé, elle ne l’a jamais entendue. D’habitude, les gens qui parlent bien disent des trucs chiants.

Trois étapes dans la journée. Après, c’est au restaurant gastronomique chez la Voisine. Du lourd, Patrick Raynal. Interviewée par Louise du journal Libération qui porte son deuxième prénom à elle, Anaïs Louise Maimouna. C'est un signe. Journée de chance. 




L'escale suivante est la dernière pour Anaïs, arrivée à l’hôtel Doux-Rivage. Elle ne finira pas la croisière avec ceux qui rentreront à Amecy. Après avoir bu quatre shots de chartreuse, écouté la chanteuse reprendre Back to Black, bu les paroles d'Élise Lépine qui interviewait trop bien Patrick Delperdange et Ian Manook. Normal, elle travaille à France Culture, la radio zen aux voix d'aéroport. Anaïs s'est marrée quand Manook a expliqué que les énergies renouvelables, genre éoliennes et ampoules à led, étaient propres... pour nous, mais que leur fonctionnement nécessitait de piller les terres rares. Et que du coup, la Mongolie risquait d'être rayée un jour de la carte du monde. "Écologie" ressemble au mot "idéologie", les grands mots fourre-tout des profs qui essayaient toujours d'embrouiller Anaïs, en vain. Elle se forge ses propres définitions auprès de gens de confiance. Pour elle, une idéologie, c'est les bons sentiments d'abord, et après les morts. Donc faut pas trop se prendre au sérieux, jamais.

Impossible de dormir dans la chambre d'hôtel de luxe. Trop de bien-être et d’excitation. Elle n’est même pas assez bourrée, sans calculer les pétards d’Hichem devant la bouée de sauvetage, en mode discret. Essayant de choper les bras de Morphée, elle tente de se remémorer. Son petit rituel du coucher va durer plus longtemps que d’habitude. Son cerveau lui débriefe tout seul la journée. Elle plonge dans un rêve éveillé. Les écailles lui sont tombées des yeux, et elle a pris la ferme décision de ne plus  dézinguer personne, mais de tous les aligner sur le papier. 
C’est plus utile. Pour Anaïs, la violence physique n’est rien. Combien de fois aurait-elle préféré mourir, plutôt que vivre ce qu’elle a vécu.  Pour elle, la violence morale est de loin la souffrance la plus écrasante, sans fin. Lire ou écrire, c’est pareil. Ça permet de se débarrasser de soi-même. 

                                                                                                                                            

À propos de Soumission, de Michel Houellebecq -----

Le roman est divisé en cinq parties, aérées de courts paragraphes d'une lecture aisée, dont certains sont datées du mois de mai. ...