samedi 17 décembre 2016

Ouverture des ateliers d'écriture Butterfly à Paris et à Massy

« LA FABRIQUE DU STYLE »

                                                                Style romain pour écrire sur tablette de cire 
                                                                        (collection privée, LessayCatus).

« La fabrique du style » : un atelier pour affûter son style. Ses outils sont : la narration, la description, le dialogue… L'objet fabriqué sera une nouvelle, à partir de la lecture d'extraits d'écrivains : Edgar Allan Poe, Jorg Luis Borges, Tonino Benacquista, Svetlana Aleksievitch.

 Écrire, c’est construire un scénario imaginaire, donner libre cours à son imagination, à ses pensées, à une voix singulière.

Les ateliers se déroulent dans l’espace réservé d’un café, alternant moments de discussion et d’écriture. 

« Nous suivons ensemble les étapes de l’écriture d’une nouvelle. Nous lisons des extraits choisis de nouvelles. Puis vous élaborez la vôtre, à l’aide des outils proposés. Nous vous aidons à créer les points de vue sur les personnages, l’ordre et la durée du récit, dans le style qui vous plaît. Les nouvelles produites sont ensuite publiées dans un recueil».


Ateliers co-animés par Vanessa Kientz, animatrice d'ateliers d'écriture (Basse-Normandie, Essonne, Paris) et Chantal Glasman, animatrice d'ateliers d'écriture et costumière théâtre et cinéma.
Horaire : mardi 17h - 19h, Le Café Quartier, 55 rue Charonne, 75011 Paris (métro Bastille)
              vendredi : 19h-21h, Les Terrasses de l'Opéra, 91300 Massy 

Pour en savoir plus, contactez le 06 62 51 87 33.
Début des ateliers : mardi 3 janvier 17h - 19h
Nombre de participants : 8
Tarif : 30€/séance ou 200€/trimestre





samedi 10 décembre 2016

Anonym'us : nouvelle n° 14 ----- La place du tueur

LA PLACE DU TUEUR
LUNDI
La routine grignote déjà le capital des fêtes de fin d’année. Adieu guirlandes et cotillons. Bonjour le stress. L’hiver s’épanche en flocons paresseux. La cohorte des passagers se rue sur le quai de gare en une masse compacte. L’immuable rituel matinal entraîne invectives et bousculades auxquelles Oriane ne prête qu’une attention distraite. Détachée de la foule, elle feuillette son carnet de notes comme on entame un long voyage. Les idées jetées pêle-mêle mènent-elles quelque part ?
Une bourrasque éparpille ses pensées confuses. Le train pointe le bout de son museau métallique. Destination Paris, capitale de lumière. Et de misère. Oriane laisse une dizaine de petits bonshommes emmitouflés s’engouffrer dans le wagon. Attaché-case et parapluies se disputent l’espace disponible. Elle force le passage. Comme chaque matin. Elle s’attarde sur les mines attristées par des récits de voyage conjugués en dépit de retours. La féérie de Noël s’éloigne déjà sous le brouillard des jours sombres. Oriane observe les gens, tire ses fantasmes à la source du vivier humain. Les imperfections façonnent la muse d’un auteur en devenir. Elle y croit dur comme fer, à son rêve…
Le train prend de l’allure, met en perpétuel mouvement le paysage bétonné défilant derrière les lucarnes sales. Oriane dévisage son reflet sur les vitres du rail. Elle se fond à la horde de zombies en arrière-plan, avec la même absence dans le regard, les mêmes gestes articulés par habitude, la même existence robotisée. Et un but commun : atteindre son lieu de travail sans dommage ni intérêt.
Elle entrevoit mentalement la somme inscrite au bas de sa fiche de paie. Maudit le salaire misérable qu’elle dilapidera au gré de ses pérégrinations en librairie. S’évader par procuration, diluer un morne quotidien à l’ivresse des mots, c’est tout ce qui lui reste. Nourrir un plaisir indécent à côtoyer des journées remplies de petits riens. Et soudain, voir briller une étincelle au bout du tunnel. Le fol espoir de trouver l’inspiration sur des visages inconnus croisés dans l’abondance d’effluves acides, se délecter des situations sordides animant les passagers tels des pantins.
Alors elle crayonne. Rature. Retranscrit…
Ses ressentis, ses craintes, sa lassitude. Compose avec ce théâtre à taille humaine revisité quotidiennement. Le temps n’a soudain plus de prise, lui qui s’accroche pourtant si souvent à la monotonie. Une voix enregistrée annonce la prochaine station. La sienne ! L’alarme hurle tandis qu’Oriane s’épuise à repousser les retardataires qui la bousculent pour prendre sa place. Elle s’éjecte entre deux portes, au risque d’y perdre un bras ; fait volte-face, mâchoires serrées sur
un flot d’injures.
Le train redémarre dans un fracas assourdissant.
C’est alors qu’elle l’entraperçoit…

MARDI

Le train accuse vingt minutes de retard.
Colis suspect en ligne de mire. Fausse alerte. On s’agglutine. On soupire, exaspéré. On redémarre. On rumine déjà de plates excuses adressées à un patron conservant en permanence le doigt posé sur la touche eject.
Oriane scrute l’entourage asocial, se fond dans l’agitation d’une foule nerveuse pour entamer le chapitre de sa journée. Un homme plaque son corps massif contre le sien. Un courant électrique lui transperce le dos. L’odeur entêtante d’un parfum bon marché flotte sur ses épaules rentrées. Oriane déplie lentement son bras et décoche un coup de coude au niveau du plexus de l’inconnu. Réflexe défensif efficace. Autour d’elle, un nouvel espace se crée. Un espace de créativité ouvert sur les abîmes inscrits en filigrane de ses envies : l’intention d’explorer la noirceur à travers l’écriture de romans policiers. Un rêve osé. Alors elle ose.
Elle scrute les visages, pour oublier le sien.
Décortique leurs mimiques et leur invente une vie, pour oublier la sienne.
Détaille mentalement les costumes de ces humains taillés en portemanteaux.
Face à elle, un gamin en tenue de sport agite la tête au rythme des vociférations émises à travers ses écouteurs. Bruits de casseroles et de voix éraillées. Âge approximatif, quinze ans. Trop jeune pour incarner un protagoniste sanguinaire. La sauce ne prend pas. Oriane détourne le regard.
Rayé de la liste.
Elle s’intéresse à la femme sophistiquée, placée légèrement en retrait. La chaleur dans le wagon dilue déjà son maquillage outrancier. Le regard vague, elle vogue, loin, si loin que rien ne semble l’émouvoir. Pas même l’enfant souillon recroquevillé dans les bras d’une mère sans sourire. Un pur cliché.
Rayés de la liste.
Oriane désespère. Aucun déclencheur visuel dans le spectre restreint de son imaginaire. Pas même une rixe pour la soustraire à l’ennui. Une main noueuse traverse l’horizon et agrippe la barre transversale. Oriane s’écarte légèrement. Elle focalise son attention sur le serpent tatoué qui s’enroule autour du poignet et remonte dans le prolongement de l’avant-bras. Un rictus de dégoût déforme son minois tandis qu’elle s’éloigne de la bête.
Oriane pourchasse l’inspiration. Réitère, station après station. C’est alors qu’elle l’aperçoit… Seul, au milieu de ceux qui l’ignorent.
Elle voudrait tant le retenir !
Trop tard. La machine infernale repart. En criant.

MERCREDI

Jour des enfants.
Oriane n’en veut pas. Les marmots, ça braille tout le temps, dixit maman. Les propos tenus par sa défunte mère témoignaient d’un amour forcé. De quoi ravager l’esprit d’une gamine… et la rendre accro à l’échappatoire dévastatrice des mots. Cependant, l’avantage du mercredi tient justement à ces génitrices qui désertent les transports pour s’occuper de leur foyer. La fréquentation est moins dense sans toutefois modifier l’air irrespirable des souterrains. Le confinement l’asphyxie sous une profusion de fragrances contraires. Cependant, Oriane s’offre le luxe de déambuler dans le wagon, slalome entre les sièges occupés, étouffée par la détresse de la page blanche.
C’est alors qu’elle le voit. Replié sur lui-même. Ignorés de tous. Y compris par la femme enceinte à qui personne ne daigne céder la place. Oriane s’approche de lui. L’effleure du bout des doigts, explore la texture râpeuse du tissu mauve. À son contact, les idées affluent, la submergent. Un orgasme de mots déclenché par la vision anodine d’un strapontin vacant. Étrangement, personne ne s’attarde sur son utilité – soulager les membres inférieurs d’une station debout prolongée –. Elle se met à concevoir un improbable scénario autour de cet emplacement inanimé. La trame d’une sombre histoire se dessine. Oriane frissonne. Un octogénaire lorgne dans sa direction avant de se rétracter. Elle soupire bruyamment, éveillant l’intérêt d’une fillette haute comme trois pommes. Un sourire grimaçant suffit heureusement à l’effrayer. La jolie tête blonde se niche sous les jupons de la femme qui l’accompagne.
Dans son délire, Oriane projette une intrigue imparable. Et si seuls le séant d’un prince ou celui d’un ange trouvaient grâce à ses yeux ? Mais les princes n’empruntent pas les transports en commun et les anges n’ont nul besoin de s’asseoir. Elle revoit donc sa copie, insère un marginal d’envergure pour corser son récit. Un mendiant ? Un désaxé ? Un psychopathe !
Oui ! L’option idéale pour repousser les limites de sa propre folie. De quoi noircir des pages d’un carnage sanglant. Oriane manque louper son arrêt, se précipite hors du wagon.Immobile sur le quai, elle sourit béatement, les images d’un massacre imprimées sur ses rétines.
Et le strapontin mauve s’efface dans l’obscurité du tunnel.

JEUDI

Il lui arrive de songer que le monde serait plus sain sans elle. Plus lumineux aussi. Est-ce la raison qui l’incite à décimer ses semblables au gré de ses écrits ? Au final, qui se soucie du pourquoi ?
Ce qui importe, c’est comment…
Un train bondé d’innocents. Un strapontin maudit. Un loup lâché dans la bergerie. De quoi agrémenter une fiction morbide à souhait. Pas au point de remporter un prix littéraire, mais suffisamment prégnante pour susciter la curiosité d’un lecteur. Et son plus fidèle lectorat, c’est elle-même. Aujourd’hui, l’aube peine à se lever. Le monde, plongé dans l’humeur ouatée d’une brume insistante, vaque à ses occupations routinières. Le froid mordant cisaille ses pommettes exposées à l’air libre. La morsure ravive la colère dirigée à l’encontre de son boss. Hier, il n’a cessé de la houspiller ! À coup d’ordres contradictoires et de remarques désobligeantes. Envie de tout plaquer. Pas sans l’avoir préalablement dézingué. Oriane regrette parfois de n’être autorisée à tuer que par procuration. Elle ricane. Le strapontin mauve se chargera de lui rendre justice. Non, pas lui, mais l’homme qui dépliera le battant… C’est écrit. La jeune femme se positionne sur le quai de manière à repérer facilement la voiture concernée. Les rails vibrent. Le train approche. Elle tremble. Et si soudain tout s’arrêtait ? Si son fantasme au sujet du strapontin s’écroulait sous le poids d’une ménagère ? Pire, d’un vieillard atteint d’incontinence ? La magie cesserait d’opérer, assurément. Reprendre son souffle. Espérer. Et savourer l’exaucement de son voeu. Oriane balaie la rame d’un regard dément. Le strapontin est là. Il l’attend. Libre. Malgré l’affluence. En dépit d’une armée de scouts scandant des devises comme on sème le bonheur sur un champ dévasté. La jeune femme se lance dans un pari fou. Pour tuer le temps. Pour tuer, simplement. Décrire le visage du protagoniste de son histoire, sur le seul critère de l’absence ! Un psychopathe ténébreux, doté d’un regard vide et d’une mallette gonflée d’ustensiles propices à torturer. C’est ainsi qu’Oriane imagine le prochain locataire du strapontin mauve. Dans un bain d’encre, elle fait de son carnet le témoin privilégié d’un bain se sang. Son exaltation intérieure échappe aux usagers du train. Jusqu’à demain…

VENDREDI

Le vendredi rend heureux.
Les visages irradient à l’approche du week-end. De larges sourires s’étirent sur les faciès épris de projets insipides. Grasse matinée. Ménage. Courses. Série TV. Sieste. Balade digestive. Et si on se faisait un ciné ? Débarquement de la belle-mère. Dispute. Réconciliation sur l’oreiller. Une vie trépidante rythmée par l’horloge du temps. Celui qui passe. Celui qu’on fuit. Celui qu’on aimerait rattraper. Oriane ne jouit pas du même cycle de vie.
La perspective de la solitude lui renvoie le reflet accablant de sa tristesse. Le vendredi annonce une trop longue trêve dans le maelstrom de ses aspirations. Sucer l’essence d’autrui pour la faire sienne implique de rester au contact de parfaits inconnus. Et le vendredi sonne comme la veillée d’un deuil qui ne prendra fin que le lundi suivant. Oriane parvient à se raisonner, jusqu’à ce qu’une ombre… Non ! Un jeune cadre dynamique – selon l’expression consacrée – appose ses mains gantées sur son strapontin mauve. Il s’apprête à le rabattre ! Serait-ce lui, le tueur de son récit ? Pas maintenant ! Par pitié, laissez-moi encore rêver !
Soudain, une voix féminine retentit à l’autre bout du wagon. L’homme se retourne, esquisse un sourire suffisant et d’un geste dédaigneux, abandonne le strapontin qu’il convoitait.
La place reste vacante jusqu’à Chatelet-les-Halles. C’est tout ce qu’elle demande. Et c’est tout ce qu’elle obtiendra.

SAMEDI

Sa tour H.L.M file le vertige. Neuvième étage sans ascenseur. Inutile de s’inscrire à une salle de sport. De toute façon, Oriane préfère de loin s’entourer de livres et de cahiers. Pour la première fois depuis des jours, la sonnerie du téléphone retentit dans l’espace exigu de son studio.
Intriguée par ce bruit incongru, Oriane décroche le combiné.
Allo ?
Une moue hésitante fige ses traits fatigués par l’inaction.
Oh, c’est toi… Non, tout va bien. Ce soir ? Le concert de qui ? Connais pas. Tu as épluché le bottin avant de te résigner à m’appeler ? Non, je ne suis pas rancunière. Tu es ma soeur. Je suppose que ça implique des compromis. Oui… d’accord ! Je te rejoins là-bas. Vingt heures, j’ai compris ! Non, je ne serai pas en retard ! Pourquoi faut-il toujours que tu t’adresses à moi comme à une arriérée ! Mais, je suis parfaitement calme. Un peu sous pression peut-être… Mon agenda est bouclé sur plusieurs semaines. Tu as de la chance, tu sais ! À ce soir, alors. Oui, je t’aime aussi…
Oriane délaisse son remplissage intellectuel. Elle a cessé de compter les jours durant lesquels sa soeur a brillé par son absence. Elle en a même occulté son existence. Jusqu’à ce soir.
Il est dix-neuf heures quand Oriane saute dans le train. Les portes se referment aussitôt derrière elle. La nuit jette un voile obscur. Subitement, tout semble si différent. À commencer par le silence. D’ordinaire, les rames ne s’engorgent-elles pas un samedi soir ? À croire que la vie sociale s’est arrêtée au moment où la sienne commence à peine…Personne dans le wagon. Oriane prend le temps de choisir sa place. Elle s’en amuse. Vérifie les plis de son chemisier blanc qu’elle ne sort du placard qu’une fois l’an. Redécouvre l’art d’être vivante. Quelqu’un l’attend au bout de la ligne. Sa soeur. C’est un peu comme se glisser dans la peau d’une autre.
La sensation est grisante. Peut-être rencontrera-t-elle l’amour dans une fosse matraquée par les décibels ? Qui peut savoir ce que dissimule l’imprévu ? À fortiori quand l’imprévu porte le nom d’un chanteur qui lui est inconnu – Justin Bieber, a cru bon de préciser soeurette. Oriane tire un livre d’un fourre-tout élimé et entame sa lecture. Envoûtée par l’atmosphère magnifiquement instillée par l’auteur, la jeune femme en oublie sa présence solitaire au sein du wagon. Elle plonge littéralement dans Le Festin des Fauves et s’y perd avec délectation.
Une station plus tard, personne d’autre dans la rame.
Deux stations, le désert. Toujours.
Troisième station. Un homme.
Un homme au regard vide.
Un homme constatant l’absence d’autres hommes.
Un homme assis sur le strapontin mauve.
Il n’y aura pas de dimanche.

vendredi 25 novembre 2016

Anonym'us : nouvelle n°12 ----- Entonnoir, un costume à farcir sa viande


5 h 20 : débit
Lambert conduit vite et par à-coups. Les pneus crissent sans raison sinon celle de passer le sang, le temps chaud de ce petit con. À la place du mort, le brigadier-chef Terazzi joue les blasés. Il se bricole une gueule mais tu lui flaires un torchis qui résiste mal au feu. La conversation roule comme la 407 banalisée, tressautant sur le foot, le cul, les racailles. La nuit a été calme. Lambert est déçu. Il propose une descente à Clichy. Terazzi regarde son portable. Trop tard. Au bercail, l’agité du brassard. Et puis la radio crachote une dernière broutille. Une viande saoule sème sa zone, rue Maravelias. Un simple crochet, supplie Lambert. Terazzi hésite. Il pleut. C’est vraiment une nuit pourrie qui se tire sans regret.
Ils ne te consultent pas. Ils font leur popote. Toi, tu viens de débarquer à la Bac 75N. Tu es un bleu dans la nuit parisienne malgré ton passé. D’ailleurs, ce passé t’isole davantage encore. Tu les rends nerveux. Terazzi colle le gyrophare sur le toit et la bagnole file en hurlant sur 2 tons. Tu te crispes. Tu supportes difficilement les décibels qui trempent dans les aigus. Le toubib t’avait dit que cette intolérance s’atténuerait avec le temps. Ça fait un peu plus de 4 ans aujourd’hui.
4 ans… Dhalk, Afghanistan. Dans ce village, il y a un passage étroit entre 2 murs privés de toute mesure sous la mitraille crachée par les hélicos de combat. C’est là que tu as appris à progresser aussi lentement que tu percutes vite. C’est aussi là que les mots sont morts en toi, brisés sur les cailloux avides. Il faut voir à quelle vitesse disparaissent le sang et l’oraison, pompés par la caillasse en
poudre.
Lambert pile, claquant tes songes au mortier contre le dossier de son fauteuil. Lui et Terazzi sortent de la bagnole dans un même mouvement bien rodé. C’est le balai du caporalisme en fer et en bosses.
Tu les suis moins pour faire ton job que pour les empêcher de merder.
« Tes papiers, pétasse ! » hurle Lambert.
La pétasse en question a la vingtaine ivre et les yeux débordant d’éclats dans le désordre de ses traits fins. Son manteau trop grand pour elle ruisselle de pluie, de larmes. Tu te dis qu’elle n’a probablement jamais été aussi belle que dans cet état de fragilité intense. Tu as envie de la serrer contre toi, de lui caresser la joue, comme le faisait ton père lorsque tu étais gamin et qu’un chagrin
emportait l’instant. Tu voudrais la ramener chez elle, lui préparer un thé en lui parlant doucement.
C’est ici que tu quittes la scène. La parole, tu ne l’as plus. Elle est restée prisonnière des montagnes afghanes. Alors d’instinct, tu te places derrière Lambert. « Tes papiers, putain ! Lambert salive. La faiblesse excite les caniches.
— Lâchez-moi, je…
— Ferme ta gueule !
— Lâchez-moi ! »
La jeune fille, complètement défoncée, se débat mollement, trébuche sur les pans de son vaste manteau et tombe au sol. Tu retiens la main de Lambert qui vient de saisir un tonfa. Il te regarde une demi-seconde et baisse les yeux. Pas besoin de métronome pour mater les clébards. Terazzi t’a vu faire. Lui aussi détourne les yeux. Il cherche une solution dans la virgule de ses sneakers. Il gueule
soudain comme on se recroqueville avant un choc : « OK, les gars, on ramasse ça et on rentre ».
La petite geint près de toi, sur la banquette de la bagnole qui fend la nuit finissante. À l’avant, Lambert et Terazzi dissimulent leur désarroi sous un carnaval épais de componction policière. Ils savent que tu sais qu’ils savent leur infirmité faite de bassesse, de bêtise et de fanfaronnade. Lorsque tes lèvres se détachent l’une de l’autre, tu entends le craquement du mutisme. « Pourquoi tu
pleures ? La petite cesse de renifler. Elle lève les yeux vers toi. Quelque chose bouge dans la brume derrière sa frange.
— Je… Je l’ai perdu. Je voulais le revoir. Pour… Y’avait que Ian… Et il m’a tourné le ventre. Il n’aurait pas dû, je… Je vais crever, plus rien à fout’ de rien.
— Tu sais, moi aussi j’ai connu ça. Cette espèce de lueur qu’on aperçoit parfois dans la mort quand on est au bout du désespoir. Tu veux que je te raconte ?
— …
— Tu veux ?
— Ou… oui.
— La première fois, ça fait tout drôle d’empoigner les tripes d’un pote pour les rendre à son bide. J’étais terrifié, actif étrangement. J’ai pris le paquet à pleines mains et l’ai fourré un peu au hasard. Ça manque de savoir-vivre mais j’étais au bord et si je n’avais rien fait, j’aurais égaré ma raison. Mon pote, je n’ai même pas remarqué quand il a cessé de gueuler. Les balles sifflaient tout près parce que j’étais à découvert mais, putain, je poussais sur son ventre d’une main et tâtonnais de l’autre dans mes poches pour trouver la morphine. On l’appelait Magnum à cause de sa moustache et de ses grandes guiboles velues. Il avait 22 ans, un mec
en or. C’était mon pote. Ils sont venus nombreux pour me dégager de là. À cet instant précis, j’aurais voulu mourir ».
La bagnole a bien ralenti. Lambert prend le premier et seul virage décent de la nuit pour se garer devant le commissariat. Toi, tu te dis que tu vas rédiger ta lettre de démission, et fermer ta gueule pour de bon.

5 h : reflux
T’es salement défaite sous la pluie glaçante. Les candélabres parisiens te soudent un profil à endeuiller les morts. Une flaque de pisse serait plus fraîche.
Tu titubes devant la façade de son immeuble, rue Maravelias. Les volets du 2ème étage sont clos. Tu le sais, c’est toi qui les as fermés tout à l’heure, dans un geste absurde dicté par la panique. L’alcool t’aide à ménager des volumes de vide entre 2 marées chagrines. Un truc d’abrutie pour ne pas sombrer. Mais tu es moins une abrutie qu’une rêveuse flippée comme la jugulaire frappant le fil d’une
larme. Alors tu reviens et te repasses le film, histoire de reprendre pied. Tous ces bons moments que tu as poissés… Dans le sillage faisandé d’un camion poubelle qui passe, tu entends Catherine Ringer faire grincer ses histoires d’amour.
Ça a duré 2 ans, sous les draps d’un bonheur hérissé de ce plaisir d’être avec Ian et se savoir heureux ensemble, tout simplement. Or flotter n’est pas dans l’ordre des choses. Le divin n’apparaît que pour mieux se dérober et laisser prisonnier de la pire des chutes, celle du coeur. Pour couronner tes blondeurs, c’est incontestablement toi la tarée. Une tarée qui germa peu à peu sur le sel rance de
votre vie commune. Car insidieusement, le souffle de Ian te devint insupportable. Le grain de sa peau, sa façon d’attendre connement, debout devant la cafetière… Et ce bruit qu’il faisait en mastiquant. Un bruit mouillé qui jour après jour, emplissait de charbon tes veines d’estropiée de l’existence.
On peut dire que tu as bien merdé.
Il l’a senti vite, ton raidissement d’usure. Il a tout imaginé, tout tenté pour réduire l’ignoble salope que tu étais devenue, irritable, dédaigneuse, mordante par petites touches amères. Il aurait donné beaucoup pour retrouver la fille qu’il aimait. Mais plus il s’acharnait, plus sa présence te bouffait l’humeur. Tu ne voyais dans son regard qu’une incompréhension craintive et ta lassitude,
confusément. Une lassitude mal fagotée, inexprimable et venimeuse, qui vous rendait malheureux.
Tu as laissé les choses se dégrader. Et au moment où Ian a choisi de rompre, tu t’es mise à baliser, trop tard. Il t’a jetée. C’est la blonde qui sent le pourri maintenant. Regarde-toi dans ce manteau souillé. Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas rester dans la rue ? Tu es dégueulasse, trempée, grelottante. Tu pues la mort. Tu comptes remonter cette pente comme on guérit d’un rhume ? T’as vu la Vierge ? La vie n’est pas tendre avec ceux qui ne prennent que les sentiers de l’instinct. Remue-toi ! Affronte le
vide, emboîte-le et passe à autre chose. Qu’est-ce qu’elle fait ? Qu’est-ce… Oh putain elle va sonner à l’interphone. Reviens petite conne ! Ian, il ne te répondra jamais plus. Alors remballe ton courage de poivrote. Reviens, je te dis !
« Iaaannn ! Ccc’est moi. Je… Égoutte, je… Je sais que tu ne peux plus m’entendre. J’ai été une mmmerde avec toi. J’le sais et j’m’en veux. Teeeeellement… Je ne sais pas comment… zzze te demande de me pardonner… IAAAANNN !». Une fenêtre s’ouvre au 3ème étage : « C’est pas bientôt fini c’bordel ?!
— Mon attitude… MON ATTTTITUDE ! C’était pas… JE T’AIME ! De toute façon, zze reste là… Zzze bouze pas…
— Mademoiselle, il ne faut pas rester là. Mon mari vient d’appeler la police. Partez…
— Zzze bouze pas, CONNNNNASSSE du 3ème ! Jamais pu te blairer, toi.
— Mademoiselle… Oh, quelle pitié !
— Ian, ze veux t’esspliquer… pourquoi z’ai… Pourquoi ? Pardonne-moi, Ian. IAN, SAUVE-MOI ! »
Le gyrophare fait son petit effet dans la nuit urbaine. C’est fascinant de voir tout ce bleu mutin
chatouiller le goudron mouillé. Tu es tellement occupée à débiter tes conneries dans l’interphone que
tu ne profites pas de ce miracle de la Bac. Ils sont 3, en fin de service et sans doute agacés de devoir
se fader une étudiante à la dérive. « Tes papiers, putain !
— Lâchez-moi, je…
— Ferme ta gueule !
— Lâchez-moi !
— OK, les gars, on ramasse ça et on rentre ».

5 h 53 : reprise du débit
La bagnole a bien ralenti. Lambert prend le premier et seul virage décent de la nuit pour se garer devant le commissariat. Point mort pour tout le monde. Ton petit propos sur la tripe de Magnum a fait courant d’air, fixe ! Le cliquetis du trousseau accroché au contact marque les temps de cette étrange suspension des masques. La petite étudiante ne pleure plus et tes collègues tentent de
retrouver leurs esprits dans la façade grise du commissariat. Il y a en cet instant une espèce de communion, un pic collectif de lucidité portant chacun hors de son sketch. Terazzi s’ébroue soudain et ouvre la portière d’un violent coup d’épaule, un peu comme on se défait d’une lune incandescente.
Terazzi et Lambert évacuent le déséquilibre en parlant fort. Ils laissent les flingues tomber de haut dans le tiroir métallique de leur bureau. Ils savent bien qu’ils viennent de vivre un malaise. Mais pour rien au monde ils n’iraient s’enivrer d’une telle eau. Alors ils exagèrent leur poids pour s’embourber à nouveau au fond des certitudes faciles, l’aplomb singé comme Stallone fait son volume à plat sur les murs du commissariat.
Un jeune flic confisque les effets de la petite. Il ne fait pas de zèle, tant elle paraît épuisée, comme étrangère au monde. Elle serre son grand manteau imbibé contre elle et il n’a pas le coeur de l’emmerder. Elle semble si fragile. Que fait-elle en cellule ?
Tu la vois s’allonger sur le banc poisseux. Elle s’endort, son corps frêle emmitouflé dans cet immense manteau. Elle se réveillera demain nauséeuse, la nuque endolorie, honteuse électriquement. Nul doute qu’elle saura tirer de cet inconfort quelque chose de l’ordre du sursaut vital, le bon vieux coup de pied au cul du bas-fond, histoire de se refaire la face. Cette fille n’a jamais rien vécu, te dis-tu. Elle a la tête de ceux qui souffrent de ne pas savoir se frotter aux écailles de leurs rêves. Une souffrance
comme une autre, absurde et vaine. Car selon toi, peu importe l’intensité supposée de l’expérience, que l’on se fasse trancher la main, que l’on rate le bus ou qu’un chagrin d’amour frappe : il y a en chacun de nous cette réserve enfouie de dégoût et de glace qui piaffe, ravageant à l’unisson les enfants du fossé comme ceux des châteaux. Tu prétends même que ces derniers seraient les moins
bien lotis, parce qu’ils n’ont pas de misère concrète sur laquelle appuyer leur désarroi. Ils gèrent le lot commun de l’existence avec des délicatesses de dentellières recluses derrière les vitrines sociétales, la mort fardée pour un soleil en carton sous une pluie d’anxiété. Ils sont éprouvés sans objet ou si peu. Tu mesures la taille de son objet à la petite : une séparation, une sale cuite et une nuit en cellule de dégrisement. Pourtant, son visage est marqué comme si la mort elle-même était venue souffler
sur ses paupières.
Tu sursautes… La mort vient chaque jour souffler sur nos paupières. Ici, les gens se croquent à pleines dents pour l’amadouer. Et puis ils s’arrachent les cheveux pour en mitonner davantage, encore et encore. Ils sont à côté, au bord de la vie, dans une coursive artificielle. Il y a toujours une déco, un rôle à jouer pour déjouer le glas, un costume à farcir de sa viande.
Et toi, t’es d’où ? Tu rêves d’un paysage figé, un lac sous un ciel gris, le temps aboli dans un instant serein qui se suffit à lui-même et se répète sans esbroufe. Au fond, il n’y a pas d’ici car il n’y a pas d’ailleurs. Toi aussi, tu cherches le bon costume à farcir de ta viande. On en est tous là.
Tu repasses par le bureau pour déposer ton arme. Lambert s’approche de toi. Il te dit avec un calme inhabituel que les pompiers viennent de découvrir un truc crade, rue Maravelias, la rue où vous avez ramassé la petite. Terazzi confirme que c’est pour vous. Il n’y a pas de relève dans l’immédiat. Vous rempilez.

5 h 13 : dégorgement
Il te rend nerveux, le vétéran. C’est une mixture qui te corrode le mou quand tu vois sa grande silhouette bouffer tout l’espace. Un affreux brouet fait de honte, de peur et de colère. Il ne regarde pas les gens, cet enfoiré. Il les braque. Il les braque à plonger la tête dans sa propre merde pour fuir ses prunelles brûlantes. Plonger dedans et prier pour que ça passe. Il est là depuis 15 jours et tu sais
déjà que c’est mort. Il y a quelques années, tu te serais moins démonté. Aujourd’hui… son silence pèse. Cette nuit, il n’a pas décroché un mot. Le commissaire te l’a mis dans les pattes un matin, au débotté. Tu es incapable de gérer ce mec. Dans le fond, tu regrettes ta promo. T’étais peinard comme brigadier. Heureusement, il y a le petit Lambert. Tu l’aimes bien Lambert. Il n’a rien d’obscur. Tout est là, simple, cash. Tu n’as pas à chercher bien loin dans ta mémoire pour te retrouver en lui. Le stade,
les filles… Lambert, c’est un territoire connu. Tu lui refiles des tuyaux, genre briscard qui déniaise la bleusaille avec la rudesse des grandes pudeurs, quelque chose de ce tonneau. Ton téléphone vibre. C’est ta femme. Elle est enceinte de 6 mois. Il y a peut-être aussi de ça dans le merdier que tu as en tête. Hier, le banquier t’a appelé pour te dire que ça passait sur 30 ans. C’est un petit T3 à deux pas du RER. Ça te fait penser que tu as oublié de contacter le plombier. Il faut refaire la cuisine. Rien de bien
méchant mais quand on tire sur la corde de son salaire, tout a de l’importance. Ta femme est sur le site de Casto non-stop. On t’avait prévenu que les femmes enceintes réclamaient des fraises. La tienne les veut en acier pour te coller des heures de bricolage. Ton téléphone vibre à nouveau. Elle n’a peut-être pas encore intégré le fait que les horaires d’un flic sont merdiques. Tu te demandes ce
qu’elle fout debout à 5 h 30 du mat’. Tu lui textes que tu ne devrais pas tarder. À moins que… Lambert fait chier. Il veut répondre à un dernier appel. Tu l’as déjà privé d’une ultime virée à Clichy-sous-Bois, alors… Putain, c’est une viande saoule, rue Maravelias. Tu allumes le gyro.
Le poivrot est une poivrote. Une gamine, genre étudiante. Lambert s’énerve. C’est un bon gars mais il est sanguin. C’est de son âge. La gamine est à chier, franchement. Elle est enveloppée dans une espèce de grand manteau qui ne ressemble à rien. Elle gueule des conneries d’une voix pâteuse. Elle pue la vinasse. Et puis elle a aussi sur elle une odeur bizarre. Un truc âcre, malsain. Elle se casse la gueule. Tu penses au ventre de ta femme. Tu supplies le Dieu de la chatte de te donner un garçon. D’un coup, ça part un peu… Le vétéran et ses yeux à la merde s’abattent sur Lambert qui a sorti le tonfa, ce con. Lambert recule. Voilà, c’est fini. Tu ramasses la gamine et lui passes les pinces. Rideau. Il est temps que cette nuit s’achève.

5 h 43 : débit contrarié
Elle ne te revient pas, l’étudiante, avec ses petits airs de Sorbonne trash et son grand manteau qui pue. Ça renifle la picole, et puis il y a aussi ce truc doucereux sous le gaz pochtron. La bagnole en est infestée. Ces putains de bourgeois s’arrangent toujours pour sophistiquer leur débine. C’est pas de la friture, c’est de la sole avariée. Une question de raffinement dans l’approche du caniveau. Mais cette petite radasse, elle te paraît louche au-delà du cahier des charges. Elle te dérange. Terazzi a rien capté, comme d’hab. Ce pauvre mec est sur la touche. C’est une erreur de casting. Il te fait parfois son bad ass à la cool, l’affranchi qui passe son regard bienveillant sur les conneries du petit dernier…
Tocard ! Il ne trompe que lui-même.
Tu entends chouiner la radasse sur la banquette arrière malgré la sirène qui déchire les carrefours. Tu appuies sur l’accélérateur. Tu appuies parce que tu n’arrives pas à mettre le doigt sur le trouble qu’elle provoque en toi. Il y a un truc qui ne colle pas.
Oh, putain ! Le vétéran lui cause d’une voix douce. Il est resté muet toute la nuit, et c’est bien le genre à se sortir Soeur Emmanuelle du cul au moment où tu t’y attends le moins. Lui non plus, tu ne le sens pas avec ses yeux d’allumé. Tu ne la ramènes pas parce que son gabarit est éloquent, qu’il n’en joue pas, et que cette combinaison annonce à coup sûr une branlée. Mais il a un putain de grain, c’est clair.
Cet instinct avec les tarés, tu l’as eu très tôt. C’est le privilège d’avoir grandi dans un putain de quartier quand on s’appelle Lambert, que sa mère fait des ménages, que le daron s’est barré... Tu apprends très vite où tu apprends très vite. L’autre con de vétéran se la raconte avec ses souvenirs de guerre. Il n’est pas venu survivre dans une banlieue pourrie, étranglé entre le mépris des petites
classes moyennes qui n’ont qu’une peur - tomber de leur pavillon - et la morgue brutale des Bronzés.
T’en ferais bien une thèse de ton parcours, mais tu te rends compte que le vétéran parle depuis un moment. Tu n’as jamais entendu sa voix plus de 2 secondes, et là il bavasse. Sur un ton monotone, monocorde, mono tout ce que tu veux, il parle de tripes…

Goutte à goutte

6 h 15
Tu ne sais pas pourquoi, mais quand tu as entendu qu’il fallait retourner rue Maravelias, tu as éprouvé le besoin d’appeler ta femme. Elle n’a pas répondu. Alors tu as laissé un message idiot sur le répondeur. Une connerie à propos du plombier, de la cuisine à refaire. Tu avais besoin d’un truc tangible, un truc normal.

6 h 16
Tu ne sais pas pourquoi, mais quand tu as entendu qu’il fallait retourner rue Maravelias, tu as éprouvé le besoin de revoir l’étudiante. Alors tu t’es éclipsé dans un bureau vide du commissariat, le temps que Terazzi et le vétéran se décident à partir sans toi. Et puis tu as descendu les quelques marches qui mènent aux cellules.

6 h 36
L’appartement de la rue Maravelias pue la mort. Le jeune type est allongé sur le dos au milieu du salon. Son ventre est noir, ouvert comme sont ouverts les paquets des enfants à Noël. Les rabats de chair retombent de part et d’autre de la plaie monstrueuse. Tu penses à ta femme. Tu ne sens pas tes larmes couler. Tu n’entends pas le vétéran hurler. Tu ne le vois pas s’agiter dans tous les sens.

6 h 37
Tu les cherches. Tu cherches les boyaux partout dans le salon. Tu ne sortiras pas de cet appartement sans les avoir trouvés et remis à leur place. Terazzi reste planté là comme un con. Tu lui hurles de t’aider. Il faut… Il faut retrouver les intestins de ce pauvre mec, avant que les chacals du désert afghan n’arrivent pour les bouffer.

Ploc…

Le menton de l’étudiante retombe sur sa poitrine. Autour de son cou suspendu aux barreaux du soupirail, une espèce de long boudin comprime ses chairs. Tu en vois une bonne longueur ceindre également sa taille entre les pans écartés de son manteau. Elle s’est pendue avec cette chose que tu es incapable de reconnaître. L’odeur est infecte. Ses pieds qui se balancent doucement dessinent sur le sol de la cellule une ombre mouvante en forme d’entonnoir. Tu entends le léger ploc que produit chaque seconde en y tombant pour emplir le monde de ténèbres.


mercredi 23 novembre 2016

Anonym'us : nouvelle n°11 ----- Être lu peut nuire gravement






Laurina a une passion dévorante dans la vie : la lecture. Elle a besoin des livres comme d’autres ont besoin de tabac ou d’alcool. Chaque page qu’elle dévore vaut une bouffée de cigarette ou une gorgée de grand cru. Sauf que ce n’est pas dangereux de lire. En effet, a-t-on déjà entendu parler d’un lecteur mort d’un cancer du roman ou d’une « rupture de livrisme » foudroyante ?
Laurina envie terriblement le talent des auteurs qu’elle lit. À tel point que leurs romans sont devenus ce genre d’obsession qui s’insinue tel un poison dans ses veines et fait d’irrémédiables ravages. Être lu n’est pas dangereux normalement, mais quand c’est par Laurina, c’est une autre histoire.
Plus rien n’est normal. On entre dans une autre dimension…
Pour elle qui, dans sa jeunesse, fréquentait assidûment les établissements de jeux, les écrivains sont comme des croupiers de casino. La différence, c’est que ce ne sont pas des cartes qu’ils distribuent avec dextérité mais des mots, des phrases, des idées brillantes. À chaque lecture, elle retrouve cette fièvre de joueuse invétérée qui, fébrilement, récupérait les cartes, jouait des heures et finissait par tout perdre. Toutes ces histoires, dont elle se délecte, la rage au ventre, lui rappellent invariablement combien la sienne est sans intérêt. Laurina a une quarantaine d’années, un mari, trois enfants et mène une existence normale. Désespérément banale à ses yeux, tout comme son physique d’ailleurs, très commun. Pour son entourage, sa famille, ses amis, c’est une bonne épouse, une mère attentionnée, une amie disponible. Elle admire les chercheurs dont les découvertes marquent à jamais l’histoire ou ces écrivains qui immortalisent leurs inspirations dans des livres mais elle sait que sans un coup de pouce, son destin n’aura rien d’exceptionnel. Elle sera vouée à végéter, comme tous ceux qui mènent des vies silencieuses, discrètes, indignes d’intérêt. Les seules traces qu’elle laissera de son existence couleront dans les veines de sa descendance. En somme, cette femme n’est pas le genre de personne qui inspire l’écriture d’un long roman. Le titre suffirait largement à évoquer sa vie. C’est dans sa tête qu’il faudrait fouiller pour s’apercevoir qu’il y a une existence parallèle grouillante. Si quelqu’un avait pu lire dans ses pensées, deux des auteurs français les plus prometteurs du moment écumeraient encore gaiement les salons du livre à l’heure qu’il est. Au lieu de cela, ils sont portés disparus depuis plusieurs mois et les enquêteurs chargés de les retrouver tournent en rond, sans aucun indice qui puisse leur indiquer s’ils sont morts ou vifs. Même le détective privé mandaté conjointement par les deux
maisons d’édition fait systématiquement chou blanc.
Tout a commencé il y a environ deux ans. Après avoir lu leurs livres, en particulier "Assassinat médiatisé" pour l’un et "À neuf doigts de la mort" pour l’autre, Laurina a commencé à échanger avec deux auteurs, Eliane Gymot et Klaus Korni. Elle a admiré la plume d’Éliane trempée sans concession dans les affres de la passion amoureuse et s’est délectée, chez Klaus, d’un style déjanté et satirique. Petit à petit, de nouvelles idées ont germé dans l’esprit torturé de Laurina. Le genre de projets qui n’annoncent rien qui vaille. Elle se dit que le destin ne lui promettant pas des aventures palpitantes, c’est à elle de forcer les choses une fois de plus, de les écrire à sa façon. Ce serait SON oeuvre, et pour la ponctuer, elle n’hésiterait pas à troquer la plume contre un couteau et l’encre contre le sang. Son but est de manipuler certaines inspirations littéraires qui exacerbent sa jalousie à longueur de chapitres. Il faut qu’elle y parvienne cette fois, à tout prix. Sa machination en tête, Laurina a pris contact avec ses deux auteurs préférés du moment. Elle s’est immiscée plusieurs mois durant dans leur toile sur le NET, telle une araignée discrète qui devient vite un élément habituel d’un jardin et dont on ne se méfie plus. Elle leur a inspiré de la sympathie et peu à peu, cette sympathie a laissé place à quelque chose de plus sérieux, plus engageant. Un intérêt et un désir mutuel de se rencontrer sont inévitablement nés de leurs échanges. Aussi, quand Éliane et Klaus lui ont annoncé qu’ils participaient ensemble à une séance de dédicaces dans une librairie de la région, ils n’ont pas été étonnés que Laurina leur propose avec enthousiasme le couvert et le gîte.
Le jour J, éreintés par une journée de dédicaces et la tête encore pleine de cette foule de lecteurs enthousiastes venus les rencontrer, ils arrivent à l’heure du repas à Cronisson, un lieudit tellement perdu en pleine campagne ardéchoise que même le GPS, dernier cri et mis à jour, a eu des hésitations. Les deux auteurs sont un peu surpris de trouver Laurina sans mari ni enfants mais le premier contact réel est très chaleureux. Elle est seule au logis avec un énorme berger allemand qui inspire à première vue autant de confiance qu’un dentiste avec une curette à la main mais il ne présente aucun signe d’agressivité. Dans le salon, un matou gris insouciant, étalé tout en longueur sur le canapé, ronronne paisiblement.
— Ronald et nos trois enfants sont partis passer le week-end au bord d’un étang que nous louons à l’année à une vingtaine de kilomètres d’ici, pour nous laisser profiter de ce moment ensemble, leur annonce-t-elle avec naturel.
Comme la maison est imprégnée du fumet alléchant d’un plat mijoté et que la faim a pris le dessus sur tout le reste, l’information reste sans importance aux yeux des deux romanciers qui sont surtout venus pour faire plus ample connaissance avec Laurina. Éliane et Klaus sont à peu près tels qu’elle les a imaginés d’après toutes les photos qu’elle a en sa possession. Elle les a récoltées sur le net avant de les imprimer et les punaiser soigneusement aux murs de son
bureau. Physiquement, ils sont fidèles aux clichés publiés sur les réseaux sociaux. Ils n’ont visiblement pas cherché à mettre exagérément en valeur des atouts physiques, comme le font beaucoup d’internautes. Laurina constate qu’ils ne sont pas bien grands tous les deux. Un détail qui ne suscite aucun intérêt pour la plupart des gens mais se révèle d’une importance capitale pour quelqu’un qui pourrait envisager l’idée de creuser une fosse. Le seul problème, c’est que la sympathie qu’ils dégageaient déjà travers l’écran est décuplée dans le réel. La tâche s’annonce plus difficile que prévu mais Laurina a bien l’intention de parachever ce projet qui l’a obsédée des nuits entières, jusque dans ses rêves. Dans un premier temps, il faut amadouer les deux invités, les installer dans un bien-être et une confiance absolus. Pour cela, elle sert un repas copieux agrémenté de spécialités du coin et généreusement arrosé d’un vin rouge régional. Klaus, qui ne crache jamais sur un bon arabica pour digérer, n’est pas porté sur l’alcool. C’est dans son expresso que Laurina verse discrètement le tranquillisant pour le rendre plus docile. Pour Éliane, c’est gagné d’avance. Cette épicurienne jouit visiblement de la vie dans les volutes de fumée de cigarettes et les boissons alcoolisées. Le nombre de mégots écrasés au fond du cendrier et les deux bouteilles vidées pendant le repas en témoignent. Le Côte du Vivarais secrètement  aromatisé de substances euphorisantes fait rapidement son effet. À table, Laurina évoque un endroit tranquille situé en dehors du village, surnommé « Le creux » dont elle leur narre l’histoire mystérieuse avec verve :
— On y trouve une petite construction perdue au milieu des bois qui fait penser à une sorte de chapelle. C’est Édouard, un ancien administré de Cronisson qui l’a faite bâtir dans les années cinquante. Peu après l’achèvement des travaux, il a subi la disparition tragique de sa femme et de sa fille, un bébé de quelques mois, mortes dans l’incendie accidentel de leur maison. La violence des flammes a effacé toutes traces de leurs corps. Édouard, absent avec son fils de deux ans au moment du drame, est régulièrement venu pendant des mois se recueillir dans sa chapelle devant une statue de la Sainte Vierge et toutes sortes d’autres reliques pieuses. C’est du moins ce qu’on raconte dans le village car on ignore pour quelles raisons, une superstition idiote probablement, personne n’a osé pénétrer dans ce lieu du vivant d’Édouard et pas davantage après sa mort survenue il y a trois ans. Pas même les gosses du coin les plus téméraires en quête de frasques inédites. L’endroit a depuis été condamné par les autorités locales et un panneau dissuade d’y entrer. De toute façon, plus personne n’y attache d’importance depuis bien longtemps maintenant.
Éliane et Klaus écoutent cette histoire d’une oreille attentive et sentent monter en eux cet intérêt commun qui les pousse à écrire des romans. Les stupéfiants ont une incidence sur leurs capacités physiques ; Éliane se sent toute drôle et s’esclaffe pour un rien et Klaus perd au fil des heures cette vivacité qui le caractérise. En revanche, la partie de leur cerveau constamment overdosée de littérature n’est en rien altérée, bien au contraire. Des idées diffuses titillent déjà leur plume si bien qu’ils prient instamment Laurina de les emmener là-bas après le repas. Après quelques hésitations calculées, elle finit par accepter. Bien que cet enthousiasme arrange ses affaires, elle ne comprend pas les motivations soudaines de ses hôtes pour un lieu qui, en dehors de son histoire atypique teintée de drame, ne peut avoir un intérêt géographique que pour elle. Après tout, ce sont des écrivains…
En fin de soirée, les trois amis, Laurina, équipée d’un sac à dos, Éliane et Klaus également avec, à l’intérieur, les calepins et stylos qui ne les quittent jamais, sortent dehors à l’initiative de Laurina. Ils profitent dans un premier temps du silence de la campagne profonde. Le calme est accentué par l’obscurité d’un ciel vespéral sans étoiles et pourrait aussi bien privilégier un état de bien-être que d’angoisse. De surcroît, il n’y a aucun lampadaire dans les environs. Une ambiance à laquelle les deux auteurs citadins ne sont pas accoutumés mais ils sont portés par l’excitation de se rendre sur les lieux. Marcher longtemps, éclairés à la lampe frontale, ne semble pas les déranger. Au contraire, ils sentent comme un parfum épicé d’aventure. Une fois arrivés sur place après une bonne heure de marche dans les bois, Laurina sort une pince
de son sac à dos pour venir à bout du cadenas qui condamne l’entrée. Elle a la clé mais se garde bien de le signaler. La porte s’ouvre sur un espace restreint et une odeur singulière. Les reliques évoquées dans le récit sont bien là et l’atmosphère commence rapidement à devenir pesante. Éliane est intriguée par des détails :
— C’est bizarre, murmure-elle à Klaus dans un souffle d’inquiétude manifeste, le cadenas semble plutôt récent et Laurina a affirmé que la pièce n’a pas été visitée depuis des années. 
Pourtant, c’est plutôt propre ici.
Klaus ne se sent pas apaisé non plus tout à coup. Il n’en veut rien montrer, mais Éliane remarque qu’il prend des notes sur son calepin d’une main légèrement fébrile. Les drogues les empêchent tous deux de réagir tout à fait normalement. Quand Laurina ouvre une deuxième porte et leur propose de prendre l’escalier qui se trouve derrière, ils obéissent sans broncher.
Après tout, pourquoi s’inquiéter ? Leur hôte n’est pas du genre à leur faire courir des risques mais avant d’avoir le temps de s’en persuader vraiment et réaliser quoi que ce soit, ils se retrouvent enfermés à double tour dans une pièce sombre. L’odeur passe violemment de singulière à pestilentielle... À tâtons, Klaus longe les murs de pierres à la recherche d’un interrupteur qu’il ne trouve pas. Il finit par sentir une cordelette sur laquelle il tire. Un vieux système d’éclairage se met alors à fonctionner et un faible halo de lumière leur permet de se découvrir mutuellement des yeux épouvantés et ahuris. Ce face-à-face surréaliste dure plusieurs minutes. Leurs regards où se mêlent la peur et l’incompréhension finissent par se
détacher l’un de l’autre pour se poser sur l’espace d’une vingtaine de mètres carrés qui les entoure. C’est restreint et sale, contrairement à la pièce du dessus. Sur un côté, un rideau entrouvert laisse voir un vieil évier, une douche et des toilettes sommaires qui semblent avoir beaucoup servi. Plus loin, deux matelas posés à même le sol. Dans le fond de la pièce, de la vaisselle, des boîtes de conserve de toutes sortes, des bouteilles d’eau et tout le nécessaire pour écrire sont entreposés sur des étagères. Juste en dessous, une vieille et grande malle de rangement attire le regard et, instinctivement, inspire des sentiments contradictoires aux deux amis. On ne sait jamais ce que peut renfermer ce genre de meuble ! Pourtant, sans qu’ils aient besoin de se concerter, la curiosité l’emporte sur l’inquiétude. Tous deux se rapprochent pour l’ouvrir à quatre mains et comprennent alors d’où vient l’odeur.
— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? hurle Éliane avant d’aller se réfugier vers les toilettes, le coeur et surtout le vin bu tout au long du repas au bord des lèvres.
Brusquement, elle se sent douloureusement rattrapée par toutes les atrocités jusqu’ici sorties tout droit de son imagination et couchées sur le papier au calme dans son petit bureau. Klaus est tétanisé devant le contenu du coffre. Il se tient là, le teint blême et les lèvres pincées par l’anxiété. Ses yeux écarquillés et sa main tremblante posée sur son front moite trahissent aussi ouvertement un état d’accablement. L’ancien cancre n’a pas brillé en biologie au collège mais pour ses besoins d’écriture, il a soigneusement étudié la décomposition des cadavres. Même sans cela, il saurait reconnaître des ossements. Or là, entre des lambeaux de tissus, il y a manifestement les restes de trois humains. L’un est beaucoup plus petit que les autres et le troisième, sur le dessus, est encore recouvert de chairs sèches grouillantes de dermestes. Klaus
pense reconnaître la septième escouade d’insectes, ce qui lui permet de situer la mort de 1 à 3 ans en arrière sur l’échelle du temps. Pour les deux autres, c’est en décennies que l’on peut compter.
— Il y a le squelette d’un bébé dans ce coffre et un mort récent. Qu’est-ce qui se passe bordel, Éliane ? C’est qui cette cinglée ?
Éliane, prostrée dans son coin, ne répond pas et pense à son paquet de cigarettes oublié sur la table du salon. Laurina se tient justement derrière la porte équipée d’une trappe comme on en trouve dans les prisons pour faire passer les plateaux-repas. Aidée par la vue plongeante dont elle bénéficie sur la pièce grâce aux escaliers, elle ne perd pas une miette des réactions de ses hôtes qui ne calculent plus sa présence, plongés dans l’adversité. Elle jubile. Enfin, son heure de gloire a sonné et le moment est venu de leur annoncer ce qu’elle attend d’eux à l’avenir :
— Écoutez-moi attentivement vous deux, lance-t-elle, le visage soudainement marqué par la méchanceté collé dans l’encadrement de la trappe, vous allez rester ici quelques temps et croyez-moi, personne ne pensera à venir vous chercher dans les parages. Vous avez tout ce qu’il faut pour survivre dans cette pièce. Je viendrai de temps en temps de nuit voir si vous ne manquez de rien.
Klaus l’interrompt pour demander d’une voix blanche qui sont les deux autres squelettes dans le fond de la malle.
— C’est ma grand-mère et ma tante. En fait, Édouard était mon grand-père. Elles ne sont pas mortes dans l’incendie comme tout le monde l’a pensé à l’époque. C’est lui qui les a assassinées.
— Mais pourquoi Bon Dieu ? Comment peut-on tuer sa femme et son bébé ? Et pourquoi avoir épargné le petit garçon ? C’était ton grand-père… Au moins ta personnalité s’explique, s’exclame Éliane, sortie de sa torpeur et abasourdie par ce qu’elle vient d’entendre.
— Le bébé n’était pas le sien poursuit gravement Laurina. C’était un enfant né de l’adultère. Quand il l’a appris, mon grand-père est devenu fou et il a prémédité sa vengeance. Il a fait construire cet endroit dans le but de séquestrer la femme infidèle et le nourrisson. Peu de temps après, il a mis le feu à la maison pour faire croire à leur mort accidentelle. À l’époque, les enquêteurs n’ont pas été très pointilleux, il faut dire que ma famille était très respectée dans la région. En réalité, ma grand-mère et ma tante sont mortes au bout de quelques mois de maltraitances, ici même. Les torturer était l’activité principale d’Édouard avant d’aller prier là-haut, pour excuser ses actes. Mon père, âgé de deux ans à l’époque, a su la vérité dans les derniers mots d’Édouard sur son lit de mort il y a trois ans. Il m’a parlé de ce secret trop lourd à porter seul en me faisant jurer de ne pas en parler à la police. De toute façon, à quoi bon ?
Le meurtrier est mort et enterré.
— Quel lien entre cette histoire, Éliane et moi ? Et qu’est-ce que tu attends de nous ? s’inquiète Klaus qui se projette dans un avenir de plus en plus incertain.
— Aucun rapport, si ce n’est cet endroit. Je veux juste qu’à quatre mains, vous m’écriviez le meilleur roman de votre vie. Je sais que vous en êtes capables. Deux talents pour une histoire ne peuvent que frôler la perfection. Quand ce sera fait, je m’arrangerai pour le faire éditer sous mon nom et enfin, je saurai ce qu’est la célébrité en littérature. Peu de temps si tout se passe comme je l’exige car ensuite, je vous libérerai. La vérité éclatera et je finirai ma vie en prison mais réaliser mon rêve vaut largement ma liberté et ma vie de famille. Je laisserai définitivement ma trace dans l’univers des livres puis dans les faits divers.
Klaus et Éliane n’en reviennent pas d’avoir échangé avec une folle pareille pendant des mois sans avoir rien décelé de cette personnalité trouble. Dire qu’ils la trouvaient même attachante ! Voilà qu’ils se retrouvent face à une malade mentale qui n’en finit plus de les stupéfier.
— Vous n’êtes pas les premiers auteurs à finir ici, ajoute-t-elle. J’ai déjà tenté l’expérience il y a environ deux ans mais ce fut une perte de temps. J’ignorais que l’écrivain était gravement malade lorsque je l’ai piégé. Il n’a survécu que deux mois à la séquestration sans avoir terminé le premier chapitre. Je me suis tout particulièrement appliquée à lui faire payer physiquement cet échec avant sa mort.
— Mais tu te rends compte de ce que tu nous demandes ? Tu crois vraiment qu’enfermés ici pendant des semaines ou des mois, nous aurons le coeur à écrire ? Et puis tout le monde va s’inquiéter et nous rechercher…
Laurina éclate d’un rire démoniaque qui suspend le commentaire de Klaus, résonne dans la petite chapelle et terrifie un peu plus les deux malheureux écrivains.
— Mon grand-père a caché un crime pendant près de soixante ans. J’ai ça dans les gènes. Mon caractère et l’existence paisible que je mène me préserveront comme lui de tout soupçon. Si j’étais vous, je m’activerais sans tarder d’écrire mieux que jamais pour espérer retrouver la liberté. Si je n’ai pas mon roman dans quatre mois, votre dernière demeure, à trois mètres sous terre, sera bien plus exiguë et encore moins confortable que celle-ci. J’ai un terrain de plusieurs hectares où je peux creuser deux tombes en chantant…
Pour la première fois de leur carrière, Eliane Gymot et Klaus Korni regrettent amèrement d’avoir été lus. Leur espoir de rester en vie pèse dorénavant le poids d’une plume d’écrivains.


À propos de Soumission, de Michel Houellebecq -----

Le roman est divisé en cinq parties, aérées de courts paragraphes d'une lecture aisée, dont certains sont datées du mois de mai. ...